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Marguerite Duras, à qui seul un vent glacial en plein hiver sibérien soufflant par tornades puissantes aurait pu donner froid aux yeux, aborde avec cette pièce écrite en 1981, sans détours ni ambages mais avec sa langue lascive, bouillonnante de passion et crue jusqu’au cruel, l’inceste fraternel.

Sujet tabou ô combien dans nos civilisations lustrées (pour éviter la horde primitive et la confusion sociale disait Freud), l’inceste choisi, et ici l’inceste fraternel, reste confiné dans l'intimité des impressions et des interrogations personnelles ou dans les éclats des études sociales, psychologiques et philosophiques.

Une des représentations de notre imaginaire social les plus cachées mais contées, tues mais sous-entendues, brimées mais avouées. Drainant la fierté, le calcul ou la meurtrissure, cet amour interdit se dévoile, se découvre ou s’écoute avec les sensations particulières qui l’entourent autour de la pudeur, de la compassion, de la pitié-même tant il est certainement délicat voire difficile de ne pas se projeter pour comprendre.

Présente depuis les mythes de la Grèce antique jusque dans les écrits fictionnels, en passant par les mythes et les « pseudos-mythes » d’aujourd’hui, cette relation fantasmée ou vécue parsème l’histoire de l’humanité en éclairant avec délicatesse ou rudesse les sentiments de ces amants fraternels.

 

Le Frère et la Sœur se retrouvent ce jour-là dans la villa familiale de leurs vacances, pour un dernier adieu. C’est une épreuve pour Elle comme pour Lui. C’est Elle qui a fait ce choix pour eux, même si Lui ne surmonte pas cette décision qui ne fait que renouer ses sentiments.

 

Les souvenirs affluent, les joies et les tristesses aussi. Ce dernier séjour dans la Villa Agatha sera comme on imagine qu’étaient leurs ébats amoureux, passionnés, intenses, violents et tendres. Ultimes jouissances d’être ensemble avant de ne plus se revoir. Les tractations que Lui tente dans ces derniers instants, chargés d’espoirs de renoncement, s’affrontent aux résolutions fermes et meurtries qu’Elle montre.

 

Que sera la fin du séjour ? Quelle fin trouvera leur amour ?

 

Le texte de Duras est magnifique de puissance passionnelle. L’intensité de l’intimité sensuelle frôle souvent les frontières de l’érotisme. Le temps est scandé par les mots, les silences, les regards. Les situations sont placées pour heurter l’ordre des choses, pour dire la franchise de cet amour, pour raconter avec les accents réels de la vie cette relation complexe et entière.

 

Magistralement mis en scène par Hans Peter Cloos, avec un soin détaillé et intrusif des situations et des répliques, AGATHA touche au cœur et au corps. Nous sommes pris par cette forme narrative dialoguée installée dans cette ambiance sombre, construite de telle sorte que nous pouvons voir se confondre comme pour mieux se renforcer, désirs, pensées, souvenirs et espérances.

 

Comme dans un poème onirique aux accents de tragédie grecque, Cloos semble vouloir nous provoquer en nous baignant ainsi dans un univers d’amour vibrant, transpercé de transgressions du tabou.

 

Provocation pour ne pas démontrer, pour que nous fassions nous-même notre propre chemin selon qui nous sommes, parmi les sensations, les questions et les images de double inversé qui ne peuvent nous échapper.

 

Tout semble mort dans cet univers. Sur le plateau, feuilles mortes déposées par le vent passé au travers de fenêtres brisées, chaises renversées, canapé percé, murs décatis. Des images projetées au mur au-dessus du décor nous suggèrent le passé pensé et les souvenirs qui ressurgissent, comme de vieux films de vacances. On voit deux enfants ensemble, proches.

 

Seuls Elle et Lui apportent de la vie. Leurs mouvements et leurs échanges, parfois filmés en vidéo en direct, sont toujours significatifs et leurs sentiments et ressentiments suggérés. Parmi ces moments, lesquels sont vraiment présents et lesquels sont des réminiscences de leur amour ?

 

Florian Carove et Alexandra Larangot montrent une splendide interprétation incarnée, sensible et vraie. Ils sont tous les deux étonnants de justesse et de sincérité. Mention particulière pour Alexandra Larangot dont ces premiers pas au théâtre se révèlent très réussis et plus que prometteurs.

 

Une pièce forte, une réalisation précise et suggestive, une interprétation brillante. Un très beau spectacle.

 

 

De Marguerite Duras. Mise en scène d’Hans Peter Cloos assisté de Clémence Bensa. Décor de Marion Thelma. Costumes de Marie Pawlotsky. Lumière de Nathalie Perrier. Vidéo de Matti Dolleans. Musique de Pygmy Johnson.

 

Avec Florian Carove et Alexandra Larangot.

 

 

Jusqu’au 7 octobre. Du mardi au samedi à 20h30, matinées le samedi à 17h00 et le dimanche à 16h30 -

5, passage Louis Philippe, Paris 11ème

01.47.00.57.59 - www.cafedeladanse.com

 

 

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