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Fabien Petiot est un artiste installé aujourd’hui en Bourgogne, après avoir gouté quelques temps aux douces pluies de Bretagne et subi trop longtemps les affres âpres et rugueuses des faubourgs de Paris.

 

Ses expériences personnelles et sociales qui l’ont conduit entre autres à voguer sur les flots houleux, passionnants et militants de l’Éducation Populaire où nous étions un temps sur les mêmes navires, ont sans aucun doute nourri cette trace singulière et indélébile de l’humanité qui explose dans ses compositions, sensibles et charnels, violentes et criantes, tout à la fois profondes et ouvertes à une poésie de l’évasion ou de l’espérance, selon le regard qu’on leur porte.

 

Je voulais, je devais faire cette chronique. Pour moi, pour lui et pour toutes celles et tous ceux qui seront touchés, je n’en doute pas, par ses propos et ses travaux. L’envie de partager les émotions que j’éprouve souvent devant son travail et que peut-être la lectrice ou le lecteur aura à son tour en voyant ses images.

 

Un riche échange de questions-réponses que je reproduis tel quel. Sa parole ainsi intacte accompagnera la curiosité et suscitera, je l’espère, le désir de le connaitre plus, de découvrir son travail ou d’aller voir ses expositions.

 

 

Quel est ton parcours artistique ?

 

J’ai commencé à dessiner au collège au début des années 80, surtout sur les tables. J’étais passionné par les univers inspirés par la science-fiction, je me nourrissais des ambiances d’EA Poe, d’HP Lovecraft, de Shakespeare aussi. Je copiais les dessins de Marcel Gotlib, j’étais dingue de ses « Rubriques À Brac »… Je me suis d’ailleurs fait attraper par un professeur d’histoire géographie qui, tout en me demandant de copier je ne sais combien de fois un paragraphe imbuvable d’un livre d’histoire, m’a dit en regardant mes dessins : « c’est plutôt pas mal, la prochaine fois utilise une feuille de dessin ».

 

Je ne sais pas si tout a commencé à cette anecdote mais en tout cas je me souviens de mes dessins, déjà en noir et blanc, représentant des univers vides à l’exception de quelques arbres morts, de rochers en suspension dans l’air et de planètes sombres comme soleils. Je voulais dès le collège m’orienter vers une seconde artistique mais ce ne fut pas possible. Il a fallu que j’attende la seconde et une masse de problèmes liés à ma scolarité pour entrer à l’école Municipale D’art de Chalon sur Saône (EMA Fructidor aujourd’hui) pour faire une année de préparation au concours d’entrée à L’École Nationale des Beaux-arts de Dijon. Là, ça a été le grand chamboulement.

 

Les Beaux-arts, c’est d’abord une déconstruction totale de toutes tes certitudes esthétiques et culturelles. Tu n’es pas ménagé par les intervenants, c’est un parcours universitaire donc de recherche et au bout de deux ans tu te retrouves vide, perdu, enfin c’est ce que je pensais. En réalité tu passes les deux premières années à découvrir des techniques et méthodes de production et aussi à te bâtir un champ de références artistiques. Tu développes une nouvelle acuité pour appréhender le monde qui t’entoure et en tirer des sujets d’expression. Pour peu que tu ne sois pas trop « résistant » à toute la nouveauté qui t’est proposée, tu crées une interaction entre l’environnement et toi-même. A partir de la 3ème année j’ai été amené à entamer une véritable recherche artistique personnelle.

 

Les certifications/diplômes n’étaient que des étapes institutionnelles. Le véritable travail se passait dans la tête. Il a fallu apprendre à regarder autrement tout ce qui m’entourait, le mettre en parallèle avec des données historiques, sociologiques, philosophiques voire parfois ne pas négliger de convoquer certains axes psychologiques quand le facteur humain était sujet du travail. Il a fallu que j’apprenne à ne pas faire les choses gratuitement : un trait n’est pas un trait parce que j’en ai envie, un trait est un trait car il a une histoire, celle de celui qui l’a tracé, celle des mathématiques, celle de la logique, celle de l’espace dans lequel le trait s’installe.

 

C’est à cette époque vers le milieu des années 90 que sont apparues mes représentations humaines faites d’ombre et de lumière. A l’époque il s’agissait plus d’ailleurs de gris et blanc cassé car le côté sombre était matérialisé à la mine de plomb sur de la toile de coton non-enduite. Je ne me souviens plus trop ce que je développais comme argumentaire de mon travail à l’époque. Ce dont je me rappelle c’est ma volonté d’exprimer la difficulté de coexistence des individus dans un même environnement. Je voulais signifier que les gens ne vivent pas ensemble dans la dynamique d’une identité collective mais les uns à côté des autres, dans une logique individualiste. Déjà à l’époque ce travail traitait de la difficulté des relations humaines. C’est toujours la même thématique que je traite aujourd’hui avec plus de finesse, enfin j’espère.

 

La fin des années 1990 a vu se réduire significativement mon activité artistique. Rattrapé par l’institution, on m’a fait comprendre que la logique était de trouver un travail et de gagner de l’argent pour… euh… manger des pâtes ? Bref, j’ai commencé une autre vie professionnelle que celle d’artiste. Ce furent toutes les années parisiennes et franciliennes, 22 années où l’espace de mon atelier s’est limité à mon disque dur d’ordinateur dans lequel se sont entassées des productions numériques.

 

Aujourd’hui, je suis de retour aux affaires, mon cher travail de formateur pour adultes en charge d’éducation n’est plus d’actualité, j’ai laissé loin derrière moi l’Ile de France et mon métier. J’ai donc la possibilité de reprendre ma recherche avec le bagage de mes 48 années d’expérience de vie.

 

 

Quelles sont les sources, les références et les idées voire les idéaux qui t’inspirent ?

 

Relativement à l’art j’ai plusieurs sources d’inspiration qui constituent une sorte de « background » à mon travail. Elles se divisent en deux catégories. Des influences directement picturales et d’autres plus symboliques, plus philosophiques mais en lien quand même avec le champ de l’art contemporain. Pour les premières, le premier nom qui me vient à l’esprit est celui de Pierre Soulages. J’ai été marqué par le travail de ce peintre dès les premiers temps de mes études d’art.

 

Si j’associe à Pierre Soulages le nom de Mark Rothko, on peut comprendre ma passion pour le noir comme couleur/ambiance/ matière principale. Chez Soulages la lumière vient du noir, toute l’envergure de ce paradoxe m’amène à penser en permanence la qualité du noir dans mon travail. Rothko, lui, fait vibrer la couleur/matière.

 

J’ai visité la chapelle Rothko à Houston il y a quelques années maintenant. Quelle claque ! Tu es au milieu de tous ces tableaux noirs et tu as le sentiment d’être à la porte de quelque chose d’immense. Le noir de Rothko n’est pas source de lumière, au contraire il « consomme » la lumière. J’ai aussi comme référence picturale le travail du peintre graphiste Roman Cieslewicz. J’ai parfois réalisé sur commande des compositions qui étaient directement inspirées des siennes. Autre référence, le street art en général et certains street artistes plus particulièrement, Bansky bien sûr mais aussi Icy & Sot, Ted Nomad également.

 

Pour le coté plus philosophique de mon travail il y a un nom qui prédomine, celui de Jackson Pollock. La compréhension de son travail fut une révélation pour moi. L’œuvre qui n’est que la trace de l’intention du peintre, le résidu de son action. La peinture vue comme une radiographie du geste et toute cette ambiguïté de savoir où se trouve l’œuvre, ou plutôt la partie intéressante de l’œuvre, dans la trace ou dans le geste créatif au moment où l’artiste opère ?

 

Dans cette logique j’ai toujours été passionné par le propos artistique d’Allan Kaprow, artiste américain initiateur du « happening » à la fin des années 50. Kaprow affirmait le postulat d’un art qui doit être semblable à la vie et de ce fait en lien permanent avec la vie à entendre comme l’environnement social, politique, naturel, culturel a contrario d’un art nombriliste, égocentrique et égocentré sur l’art lui-même et le milieu de l’art. Ce principe constitue chez moi une sorte de ligne éthique sur la question de l’art.

 

D’autres influences existent, plus musicales cette fois-ci. Mon travail autant que ma personnalité sont très imbibés de la culture alternative et punk de la fin des années 80, début des années 90. Par ailleurs je me suis éveillé culturellement avec l’avènement des cultures musicales électroniques dans les années 90. Tout cela n’est pas anodin dans ma façon de voir et de parler du monde qui m’entoure.

 

Enfin je ne suis pas directement influencé par des courants ou de forts positionnements idéologiques voire même je serais plutôt du genre à fuir cela. Je pense que l’artiste est aussi un citoyen, il a donc la responsabilité de rendre son message accessible auprès du plus grand nombre possible d’individus. Il doit aussi être un éducateur car il est porteur d’informations.

 

Les artistes devraient à mon sens être plus proches des enfants et des jeunes dans une logique d’éducation par l’expérimentation de pratiques artistiques contemporaines et l’explication, la vulgarisation des pratiques historiques de la peinture et de l’art en général. Si nous voulons un jour que les gens regardent à nouveau l’art avec bienveillance et sans dérision, qu’ils le perçoivent comme un moyen d’éducation, d’information, d’échange et non pas de provocation permanente d’une élite bourgeoise et/ou intellectuelle, il faut que nous sortions de nos réserves et que nous assumions enfin notre place de citoyens, artistes-et-citoyens.

 

 

Ton travail s’inscrit-il dans l’actualité sociale et politique ?

 

Il l’a été beaucoup plus par le passé qu’il ne l’est maintenant. C’est à mon sens un problème pour ce que j’ai envie de partager parfois. Simplement je ne sais pas comment le faire. C’est facile de prendre une image, de la détourner au détriment d’une idéologie, d’une personne politique. Je sais le faire et je le fais parfois plus par jeu et provocation que véritablement sur une inspiration créative. J’utilise plus les réseaux sociaux comme support pour diffuser ce genre de production. Mais sur mes travaux en peinture, là c’est une autre affaire.

 

Je noue une relation intime avec mon sujet de travail. Même quand il est sombre, dramatique, la relation contemplative permet d’aller jusqu’au bout du travail. Je n’ai pas envie d’avoir le nez sur un « truc » qui me colle la nausée, qui me donne envie de vomir et malheureusement les faits sociaux et politiques actuellement me font cet effet-là. Je suis en train de réfléchir à des propositions où le coté tragique, le sujet repoussant pourrait être compensé par une bonne dose d’humour ou de poésie. Bansky est un exemple du genre je trouve.

 

 

Que recherches-tu à partager dans ton expression artistique ?

 

Je cherche à partager une expérience plus qu’un message en réalité. Ce qui m’intéresse c’est la relation qui va se créer entre l’œuvre, le travail et celle ou celui qui la regarde. Les sentiments, les émotions, les expressions que je représente n’ont pour finalité que de créer une circonstance d’interrogation ou de réaction affective, émotionnelle.

 

Par ailleurs, je m’amuse à injecter des ambiguïtés, des fausses directions, des flous de compréhension non pas pour perdre ou empêcher la lecture mais plutôt pour inciter le plus possible l’interprétation, la lecture personnelle. Je déteste expliquer mon travail pour rassurer les personnes de leur bonne compréhension. Je considère quand je fais cela que je mens, parfois je ne sais même pas si j’ai réellement fait ce que je dis ou si ce fut une vague intention que je transforme en certitude. Cela rejoint la question sur l’inscription du travail dans l’actualité sociale et politique. Tant que je parle des gens en général le message est plutôt vague, c’est une sorte de miroir que je dresse en invitant à contempler le reflet. Si je devais parler de mes « haines » sociales et politiques le message serait beaucoup moins sujet à interprétation.

 

 

Quels sont tes sujets récurrents ?

 

Les relations sociales agressives, les symboles d’exclusion, de marginalisation, la condition des femmes, les croyances culturelles et institutionnelles, la bonne vieille pastille de Vichy, travail/famille/patrie qui nous est resservie aujourd’hui sous d’autres formes par les gouvernances oppressantes qu’elles soient d’État ou de la société civile.

 

 

Quelles techniques utilises-tu volontiers ?

 

Je suis plutôt basique dans mes techniques, il s’agit de pratiques picturales simples appliquées à différents supports. Peinture acrylique au pinceau principalement, pochoir et peinture en spray pour une toute petite partie de mon travail, encres. J’ai une façon de procédé assez proche de celle des graffeurs, Je conçois le projet avec un travail numérique sur des images et ensuite je le transfère sur un support. Selon le support, la taille, l’environnement j’adapte ma technique de transfert. J’aime beaucoup la phase de travail numérique. Là, c’est magique, tout est possible. Je dois faire attention à ce que le retour à la matière ne soit pas impossible.

 

 

J’ai aussi une partie plus abstraite dans mon travail, une sorte d’évasion, ce sont des univers de matière inspirés par des paysages, des instants, des sensations. Je ne montre pas trop ce travail car il est assez intimiste et en réalité je n’ai rien à dire sur lui, c’est une pure expression associée à un jeu avec la matière. Quand je suis sur ce genre de réalisation, j’enclenche le mode « action painting », une toile, des matériaux, de la musique et c’est parti pour un temps en immersion dans le travail.

 

 

Te revendiques-tu d’un courant ?

 

Non je n’appartiens pas à un courant mais par contre je suis un héritier parmi d’autres de courants ou d’expressions artistiques et culturelles majeurs. Tout d’abord le pop art bien sûr pour le langage pictural. Même si ce que je présente se rapproche plus de la figuration narrative. J’ai encore beaucoup à apprendre de peintres tels que Gérard Fromanger, Jacques Monory ou encore Bernard Rancillac avant de pouvoir prétendre appartenir à un quelconque courant.

 

Ensuite j’utilise le langage d’un courant plus culturel et subversif qui, peut-être d’une façon prétentieuse, ne souhaite pas revendiquer un patrimoine. C’est dans cette catégorie que je classe le street art et en particulier le graff. Dans cet espace, le croisement entre musique, peinture, sculpture, arts de la rue et parfois grand n’importe quoi décomplexe énormément l’acte créatif de ne pas appartenir à un espace normé.

 

Est-ce un bien ? Peut-être pour la spontanéité qui engendre parfois de vrais chef-d'oeuvres mais en tant que créateur et artiste on a des racines artistiques et on y revient toujours un jour. D’autres que nous ont expérimenté avant et ils ont été nos maitres, nos professeurs directement ou par influence. Je considère avoir à me nourrir de leur sagesse pour prétendre à ce titre d’artiste.

 

 

Tu signes tes travaux des initiales ou du début de ton prénom, pourquoi ?

 

Pour la peinture je signe de mes initiales ou avec le début de mon prénom et jamais sur la peinture elle-même. Signer c’est pour moi marquer la fin du travail, après, on n’y touche plus, c’est une sorte de verrou symbolique. Je ne veux pas signer sur le travail, bien que la tentation soit grande parfois…, « c’est moi qui l’ai fait !!! ». La signature ne fait pas partie, à mon sens, de la réflexion. Elle est un acte indépendant et isolé de cette dernière. Il y a d’ailleurs des artistes qui ont travaillé sur cette notion, cet acte de signer, Duchamp, Ben, et bien d’autres.

 

 

Quel est le prochain événement où le public pourra voir tes œuvres ?

 

Je participe actuellement à la 5ème biennale d’art contemporain de la ville de Mâcon qui se déroule du 2 au 20 mai à Mâcon (Saône-et-Loire). J’expose mes travaux dans un espace public dédié au commerce normalement, les halles Saint-Pierre. C’est un lieu intéressant car il est fréquenté par un public qui ne vient pas majoritairement pour voir des œuvres mais acheter du pain, une salade, boire un coup. Le boulot doit défendre son existence car il est en concurrence avec d’autres préoccupations humaines. Mais c’est tant mieux car il est là où il a sa place c’est à dire au milieu de la vie des individus.

 

C’est une exposition éphémère, presque une performance qui a lancé cette participation à la biennale. Avec un autre artiste mâconnais, Eric Laborie dit la Main Noire427, nous avons investis avec nos travaux durant un après-midi un bus utilisé par la ville pour les actions de prévention auprès des jeunes. En parallèle un autre street artiste, Greg, opérait une réalisation en direct à l’extérieur du bus. Le tout s’est déroulé dans une ambiance festive avec un groupe de jazz funk qui a joué en soirée et tout ça dans la rue. Bref, j’adore ce genre de dynamique « rock’n’roll » populaire qui désacralise l’art contemporain.

 

 

 

Fabien Petiot - 06.79.83.55.36

 

Toutes les productions anciennes et récentes sont sur le site

 

https://fabpetiot.wixsite.com/the-black-room

 

 

 

 

"In hell" © Fabien Petiot

"In hell" © Fabien Petiot

"Proche des Cimes' © Fabien Petiot

"Proche des Cimes' © Fabien Petiot

"Juge Ment Méprise Condamne 1" © Fabien Petiot

"Juge Ment Méprise Condamne 1" © Fabien Petiot

"Juge Ment Méprise Condamne 2" © Fabien Petiot

"Juge Ment Méprise Condamne 2" © Fabien Petiot

"eau pure" © Fabien Petiot

"eau pure" © Fabien Petiot

"6scream1" © Fabien Petiot

"6scream1" © Fabien Petiot

"6scream2" © Fabien Petiot

"6scream2" © Fabien Petiot

"6scream3" © Fabien Petiot

"6scream3" © Fabien Petiot

"Vers le port" © Fabien Petiot

"Vers le port" © Fabien Petiot

"Kintsugi" © Fabien Petiot

"Kintsugi" © Fabien Petiot

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