Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 

L’univers de narrations étranges chères à l’auteur, proches du conte merveilleux et sombre, annonciateur ou rédempteur, comme le sont par ailleurs les légendes mythiques norvégiennes, ce roman éponyme de Jon Fosse est adapté et mis en scène ici par Antoine Caubet avec la rigueur de restitution nécessaire et une fidélité au parti pris descriptif omniprésent dénué de morale insinuée.

 

C’est prégnant. D’une beauté obscure et envoutante.

 

Un matin, Johannes nait. Joie étouffée, presque sans sentiments entendus, acte mécanique supporté par la voix de la vieille sage-femme, qu’on perçoit parmi les phrases de narration. Pierre Baux joue cette naissance commentée de Johannes tout en tension, avec une gestuelle lente, des mots susurrés. Un morceau d’argile qui se sculpterait peu à peu. Les lumières qui changent de couleur l’éclairent comme pour l’accueillir. Sa voix murmure, il se meut doucement, sans à-coup, une naissance sublimée par la magie du rêve. Sidérante impression.

 

Un autre matin, Johannes se réveille comme d’habitude. Il a 80 ans désormais. Son réveil lui semble plus lent que d’ordinaire. Mais il se force à se lever, à faire les gestes quotidiens. Les choses ont changé de densité, ne se composent plus de repères fiables, l’étonnent presque. Dehors, il continue ses surprenantes découvertes.

 

Il descend vers le bord du rivage et retrouve son ami Peter. Il part avec lui relever ses nasses de crabes. Mais Peter n’est-il pas mort depuis longtemps déjà ?

 

C’est alors le début d’un voyage étrange, initiatique ou rituel peut-être. Un intermède entre avant et après. Un espace-temps suspendu au-dessus du trépas. Un passage nécessaire pour adoucir la perte. Un dernier labyrinthe.

 

Des gestes lents, des mots simples, des exclamations et des répétitions aux variations mineures mais perceptibles. Une sorte de langueur onirique accompagne le récit de Johannes tout le long de ce moment, de ce « plus tard » qui résiste, de cette pré conscience de la mort sublimée par les souvenirs qui surgissent et se confondent aux désirs.

 

Comme dans ce conte traditionnel norvégien où le génie des cascades enseigne l’art du violon, le spectacle est baigné par la musique aussi, celle du violoncelle qui vient ponctuer les émotions qui se dégagent, cheminer aux côtés des personnages comme pour les entourer d’une aura protectrice et veloutée.

 

La théâtralité mise en œuvre par la scénographie est surprenante et signifiante. Elle campe le décor d’un ailleurs qui ne se nomme pas mais qui est bien là, nous laissant avec nos interrogations face à ce qui n’est plus la vie. La direction de jeux précise montre des personnages entiers, troublés certes mais porteurs d’espérance et dénués de résignation subie.

 

L’interprétation est magnifique, fine, jouant de la tension du texte sans excès ni appui. Pierre Baux (époustouflant Johannes), Antoine Caubet (étrange et rassurant Peter) et Marie Ripoll (touchante et enthousiaste Signe) nous offrent un spectacle captivant.

 

Une adaptation à la théâtralité réussie du roman de Jon Fosse. À voir pour découvrir ou retrouver cet auteur dont l’écriture est particulière et l’univers singulier. Un spectacle que je recommande.

 

 

Spectacle vu le 5 février 2019,

Frédéric Perez

 

D’après Jon Fosse. Traduction de Terje Sinding (Editions Circé). Adaptation, scénographie et mise en scène de Antoine Caubet. Assistanat de Marlène Durantau. Travail du corps de Cécile Loyer. Lumière de Antoine Caubet et Romain Le Gall Brachet. Son de Valérie Bajcsa. Costumes de Cidalia Dacosta. Maquillage de Magali Ohlman. Vidéo et photographie de Hervé Bellamy. Construction des décors par Éric den Hartog et Antonio Rodriguez. Régie générale de Romain Le Gall Brachet.

Violoncelle, composition, interprétation de Vincent Courtois.

Avec Pierre Baux, Antoine Caubet et Marie Ripoll.

 

Jusqu’au 24 février

Du mardi au samedi à 20h00 et le dimanche à 16h00

Cartoucherie de Vincennes, Paris 12ème

01.43.74.99.61 www.theatredelaquarium.com  

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :