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Un spectacle riche, tendre et drôle, inquiétant et déroutant jusqu'au bout du possible, qui doit sa richesse à sa simplicité. Simplicité d’énonciation. Simplicité d’évocation. Simplicité de la présentation d’une démesure provocante et diserte dont l’apparente banalité de l’argument déconcerte et nous tient en haleine tout le long.

 

« Un couple composé d’un Vieux et d’une Vieille, est à l’orée de la mort. Ils vivent isolés sur une île déserte, dans une maison, enfermés dans une pièce entourée d'eau. Sentant la fin approcher, le couple convoque une dernière fois des connaissances. Le Vieux doit délivrer aux Hommes le message qu’il prépare depuis des années. Charge à l’Orateur, ce spécialiste inégalé de la parole, de prononcer ses derniers mots. Les invités arrivent, de plus en plus nombreux, que nous ne verrons pas… »

 

Comme un rêve cauchemardesque dit au réveil, le texte mélange la raison et l'imaginaire avec les peurs et les fantasmagories oubliées ou enfouies. Les illusions et les confusions innombrables qui parsèment la pièce troublent la perception de cette réalité crue et franche à laquelle nous assistons. Plus les marques du réel apparaissent sur scène, plus l’angoisse fantomatique des personnages s'immisce dans l’imaginaire du spectateur. Nous sommes perplexes, happés, impatients devant l’attente de la fin de cette histoire fantastique.

 

Cette « farce tragique » comme la désigne l’auteur lui-même, joue d’une vraisemblance qui gêne par sa franchise et qui fait rire par son incongruité.

 

Le Vieux s’adresse à la Belle invitée pour lui déclarer qu’elle n’a « … pas changé du tout… oh ! si, si, comme votre nez s’est allongé, comme il a gonflé… je ne m’en étais pas aperçu à première vue, mais je m’en aperçois… terriblement allongé… ».

 

Cet irrationnel fantastique cher à Ionesco où l’irréalité du réel se transforme en chaos imaginaire nous transporte dans un ailleurs immédiatement insolite.

 

« - Il est 6 heures de l’après-midi... il fait déjà nuit. Tu te rappelles, jadis, ce n'était pas ainsi ; il faisait encore jour à 9 heures du soir, à 10 heures, à minuit.

- C'est pourtant vrai, quelle mémoire !

- Ça a bien changé.

- Pourquoi donc, selon toi ?

- Je ne sais pas, Sémiramis, ma crotte... Peut-être, parce que plus on va, plus on s'enfonce. C'est à cause de la terre qui tourne, tourne, tourne, tourne...».

 

Eugène Ionesco indique à propos de cette œuvre : « Le thème de la pièce n’est pas le message, ni les échecs dans la vie, ni le désastre moral des vieux, mais bien les chaises, c’est-à-dire l’absence de personnes, … l’irréalité du monde, le vide métaphysique. Le thème de la pièce c’est l’évanescence, le rien, un rien qui se fait entendre, se concrétise, comble de l’invraisemblance ».

 

Dans son choix de mise en scène, Bernard Levy fait le pari de la restitution « tel quel » du texte, sans appui extravagant sur les jeux ni effets rapportés autres que les accessoires nécessaires et des murs en verre qui entourent la pièce de la maison où tout va se jouer. Remarquables finesse et adresse dans la mise en vie du texte. Ce couple qui s’emballe de plus en plus, pris peu à peu dans le tourbillon de l’urgence d’en finir et ces scènes qui s’enchainent dans une prolifération de vacuités, sont inscrits dans une théâtralité puissante où la force intrinsèque du texte prime avant tout.

 

Le pari du parti pris est relevé et réussi ô combien par Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé. Des jeux magnifiques pour une fine et habile incarnation du Vieux et de la Vieille, simple et profonde à la fois, qui donne à chaque instant son importance. Elle et il nous tiennent par le fil ténu mais magique du trouble merveilleux qu’ils distillent. Deux comédiens superbes, littéralement époustouflants. Avec Michel Fouquet qui les rejoint à la fin de la pièce, voici une distribution brillante.

 

Quel spectacle ! Mémorable comme le sont ces moments de théâtre où l’épure sert le texte autant que la magistrale interprétation le vit. Un incontournable Ionesco que je conseille vivement.

 

Spectacle vu le 19 mars 2019,

Frédéric Perez

 

Texte de Eugène Ionesco. Mise en scène de Bernard Levy. Collaboration artistique de Jean-Luc Vincent. Scénographie de Alain Lagarde. Lumière de Christian Pinaud. Création son de Xavier Jacquot. Costumes de Claudia Jenatsch. Maquillage et coiffure de Agnès Gourin Fayn.

Avec Thierry Bosc, Emmanuelle Grangé et Michel Fouquet.

 

Jusqu’au 14 avril

Du mardi au samedi à 20h00 et le dimanche à 16h00

Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, Paris 12ème

01.43.74.99.61 www.theatredelaquarium.com

Photo @ Regis-Durand De Girard

Photo @ Regis-Durand De Girard

Photo @ Regis-Durand De Girard

Photo @ Regis-Durand De Girard

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