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Un spectacle exceptionnel par l’acuité de la proposition tout en finesse et l’efficacité roublarde de sa représentation scénique. Une comédienne stupéfiante qui incarne avec une drôlerie aigre-douce un personnage complexe et complice à la fois, à l’ironie manifeste, élégante et intrusive. Le texte de Jean-Luc Lagarce ainsi accommodé fait ressortir adroitement les thèmes majeurs de l’auteur concernant la dénonciation sociale, son rapport trouble et troublé au réel, aux autres, à la famille, à la mort.

 

« Naître, ce n'est pas compliqué. Mourir, c'est très facile. Vivre, entre ces deux événements, ce n'est pas nécessairement impossible…  Il n'est question que de suivre les règles et d'appliquer les principes pour s'en accommoder… Il s'agit de connaître et d'apprendre… à tenir son rang et respecter les codes qui régissent l'existence. Il s'agit enfin de contrôler ses peines, de pleurer en quantité nécessaire et relative, de juger de l'importance de son chagrin et toujours, dans les instants les plus difficiles de la vie, d'évaluer la juste part qu'on leur accorde. » écrit Jean-Luc Lagarce à propos de ce texte cynique et ravageur qui s’appuie sur le manuel « Usages du monde. Règles du savoir-vivre dans la société moderne » écrit en 1889 par la Baronne Staffe.

 

Un texte qui demande une théâtralité que seule peut rendre une lecture appropriée pour déjouer la complexité de son écriture qui est tout sauf linéaire et primesautière. Complexité et ravissements aussi de ses doubles-fonds ardents, ses passes inabouties du labyrinthe des sens et ses messages implicites ou non de l’attente permanente et profondément lassée de la mort « possible » et « envisageable ». Mort qui sourde et se rappelle à elle avec une ténacité légère mais marquée.

 

Cette appropriation nous l’avons ici, éclatante, puissante et évidente.

 

La co-mise en scène de Roger-Daniel Bensky et Sophie Paul Mortimer repose sur une interprétation magistrale et réussie où la dramaturgie et le jeu viennent magnifier la parole de l’auteur. La rendant fluide, accessible et drôle. Lui préservant ses mystères qui conduisent à réfléchir nos propres réponses. Nous rendant complices de la dénonciation des codes de bienséance sociale que comme toujours, la gente riche et repue sublime pour se démarquer. Nous rions de sa vacuité ridicule sans jamais omettre que ces avantages ne sont pas des droits, surtout revêtus de ces « bonnes manières » empesées, sournoises, machistes et liberticides.

 

Un fichu bel exemple de la double énonciation théâtrale.

 

Sophie Paul Mortimer campe « la Dame » qui égrène une à une ces règles gorgées de suffisance du savoir-vivre de la naissance au trépas. Comédienne superbe et captivante, elle nous montre une femme singulière sortie d’un passé désuet qui vient éclabousser la bourgeoisie contemporaine que d’autres codes distinguent mais dont Lagarce sait dessiner les mêmes atours véreux et ridicules.

 

Un personnage qu’elle incarne avec une maestria impressionnante. Déroulant avec une évidence simple, fluide et irrationnelle à la limite de la folie douce, le raisonnement sérieux et stricte qui semble avoir été tissé dans une espièglerie fourbe. La diction soignée, truffée de diérèses saugrenues, les ruptures de postures ou les gestes discrets qui disent autant que les mots, construisent une élégance un rien guindée, à la force comique qui nous ravit tout le long, nous cueillant parfois par sursauts.

 

Un délice d'interprétation. Un temps fort de théâtre.

 

Un Lagarce de haute qualité. Une pièce drôle et intelligemment montée. Une comédienne éblouissante. Les admirateurs du travail de cet auteur, dont je suis, sauront apprécier ce spectacle remarquable que je conseille à toutes et à tous de découvrir vite et de déguster sans modération.

 

Spectacle vu le 15 octobre 2019,

Frédéric Perez

 

 

De Jean-Luc Lagarce. Mise en scène de Roger-Daniel Bensky et Sophie Paul Mortimer. Lumière de Gérald Karlikow. Costume de Gaëlle Lépinay et Valentine Le Sech.

 

Avec Sophie Paul Mortimer.

 

 

Les lundis et mardis à 21h00

78 bis boulevard des Batignolles, Paris 17ème

01.42.93.13.04 www.studiohebertot.com

 

 

LES RÈGLES DU SAVOIR-VIVRE DANS LA SOCIETE MODERNE au Studio Hébertot
Photo © François Vila

Photo © François Vila

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