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Attention, petit bijou théâtral ! Voici une incarnation remarquable et intense, fine et prégnante d’un texte habile et intrusif. Voici un spectacle qui nous happe et ne nous lâche pas. La raison est interpellée et l’émotion nous saisit.

 

« Une femme raconte ses 37 ans de mariage le temps de la cuisson du poulet. Ses jours, ses nuits appartiennent à Georges, Georges et ses costumes trois pièces, Georges et sa cravate pliée en huit, Georges qui n’aime pas le bruit, Georges qui l’ennuie.
Et si la vie pouvait être autre chose, de l’autre côté de la rue, dans la petite épicerie orange… sans Georges. »

 

Quel texte ! Alma Brami signe ici un monologue flamboyant, une sorte de précis sur les sévices protéiformes de la condition féminine. Une écriture piquée d’humour (car il vaut mieux en rire) et traversée de scènes brûlantes et crues tant elles sont saillantes de vérité (puisqu’il faut toujours et encore dénoncer).

 

Le spectacle commence comme commence une chanson d’amour, un rien bucolique et juste ce qu’il faut de romantique pour croire aux débuts d’une belle histoire. Fringante et ravie, la Femme prépare dans la joie le repas du mardi. Un poulet farci, comme tous les mardis.

 

Elle commente tout en s’activant les faits quotidiens, les commerçants du quartier, la jeune voisine d’en face et surtout, ses propres habitudes. Son acuité dans ses observations et les sarcasmes caustiques qui les accompagnent baignent notre écoute et notre regard d’une étrange impression de malaise. Car elle nous dit des choses essentielles en fourguant ainsi les repères de sa vie quotidienne.

 

Que veut-elle montrer en dessinant cette platitude qui l’entoure ? Elle observe si précisément son environnement qu’elle semble vouloir s’y mieux cacher. La banalité la recouvre de ses faits défaits de toute originalité. Elle s’oublie ou au contraire elle se voit mieux, on ne sait pas, on ne sait plus tant sa soumission ressemble à des souffrances scarifiées creusées jour après jour, à des meurtrissures accumulées depuis si longtemps.

 

Alors oui, elle s’entoure de fantasmes, il faut bien penser. La pensée n’est-elle pas la seule liberté dont on ne peut être privé ?... Le Monsieur moustachu de l’épicerie au store orange ; la vie de la jeune voisine d’en face ; tous les possibles de sa propre vie délaissée… L’imaginaire vient remplir, alerte et complice, les manques d’un réel vide de sens et d’amour.

 

Restera-t-elle soumise indéfiniment à son sort d’épouse attentionnée aux relents de domestique servile, à celui d’amante conjugale des milieux de nuit sans plaisir et à celui de femme sans présent ni avenir ? La fin et notre propre imaginaire nous le diront.

 

La mise en scène de Dimitri Rataud assisté par Marie Rosse, est justement sobre et habile. Elle met en valeur le texte en accompagnant le jeu de respirations et de silences, de variations d’intensité, le colorant ainsi de mille nuances.

 

Dedeine Volk-Leonovitch compose magistralement le rôle de la Femme. Elle compte parmi ces comédiennes remarquables qui savent nous offrir un jeu fouillé et fluide à la fois. Un exemple d’interprétation incarnée de personnage complexe. Un personnage dont la joie apparente nous cingle comme des gifles, dont l’épuisement dans cette vie d’ennui nous bouleverse. La Femme ne délivre pas sa vérité au public mais l’oblige à cheminer dans le labyrinthe de ses propos, de ses douleurs, de ses aveux involontaires, des affres de sa haine, dans l’ombre de sa vie. C’est très fort, progressivement l’émotion passe la rampe et vient braver notre seuil de tolérance, transformer nos impressions en sensations vives. Une leçon d’interprétation. Chapeau bas mademoiselle Volk-Leonovitch !

 

Un monologue théâtral brillant. Un texte captivant et ficelé serré. Une interprétation littéralement stupéfiante. À ne surtout pas manquer !

 

 

Spectacle vu le 24 novembre 2019,

Frédéric Perez

 

 

 

De Alma Brami. Mise en scène de Dimitri Rataud assisté par Marie Rosse. Scénographie de Esthel Eghnart. Costumes de Stéphanie Vaillant.


Avec Dedeine Volk-Leonovitch.

 

 

Jusqu’au 29 décembre

Le samedi à 20h30 et le dimanche à 15h00

 

38 boulevard Bonne Nouvelle, Paris 10ème

01.42.46.79.79 www.theatredugymnase.com

 

 

 

Photo © abephotographie_officiel

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