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Un monologue touchant, déroulant un éloge discret au théâtre, teinté de nostalgie tendre et piqué de mélancolie douce, sans hargne ni revanche. Anne-Marie Mille est une comédienne vieillissante qui se livre dans une succession d’entretiens qu’elle consacre à Giselle Fayolle, une autre comédienne qui fut une amie, plus illustre, plus chanceuse, plus belle aussi. Entretiens où son propre parcours de vie, de l’enfance à la vieillesse, vient jalonner, colorer et pimenter les propos.

 

Yasmina Reza façonne et met en scène son texte sans détours. Langage et évocations jusqu’à l'épure. Une énonciation simple et ininterrompue d’une femme qui se perd et qui joue avec ses pensées. La sobriété est efficace, l’essentiel est dit et montré sans sentimentalisme. Des confidences sans secrets ni regrets, qui prennent des chemins de traverse pour partager des observations cinglantes et banales sur le quotidien. Confidences qui demeurent avant tout un devoir de mémoire déposé devant la mort de « Gigi », cette ancienne amie qui fut pour Anne-Marie un repère, un point de comparaison, un exemple de ce qui reste de plus noble à ses yeux, l’artiste de théâtre. Plus célèbre qu’elle ne le fut elle-même, moins amie aussi sans doute.

 

Sur l’échelle de la notoriété, peu importe où se situe Anne-Marie. Entre gloire fulgurante et médiocrité désuète, elle se contente d’être et d’avoir été au service du théâtre, son art, son désir, sa joie. Et qu’importe aussi les ors des lieux où elle est passée, clinquants ou sordides, elle a joué, c’est le plus important.

 

André Marcon incarne Anne-Marie. Il est stupéfiant. Dès la première scène, nous sommes cueillis. Assise sur une méridienne, plongée dans ses pensées, Anne-Marie est là, discrète et malicieuse. Elle commence à parler, un rien mutine, sourires aux lèvres, avec la tranquillité retenue d’une artiste qui répond à des questions sans en avoir l’air. Quelques rires et ça y est, la complicité avec le public est installée. Fabuleux et remarquable tour de mains d’Anne-Marie Marcon ou d’André Mille.

 

Le texte est écrit pour lui. Son interprétation est fluide, sans effets ajoutés. André Marcon sert le texte avec la noblesse de l’effacement et l’élégance de la discrétion. Oubliant très vite le travestissement, nous suivons pas à pas les propos de cette femme, troublés parfois par la logique qui semble déraper dans ces bribes de récit de vie. L’émotion passe la rampe. Elle se faufile entre les mots, dans les regards et les postures. Finesse et justesse.

 

Il faut dire que tout est fait pour nous transporter dans cet ailleurs intense, dans ce monologue théâtral prégnant. L’ambiance est feutrée, propice à l’imaginaire, éclairage superbe de Dominique Bruguière ; Une, puis plusieurs ombres portées accompagnent les mots, comme des compagnons toujours présents, fantômes des souvenirs, scénographie magique de Emmanuel Clolus et du peintre Orjan Wikstrom ; Une musique veloutée souffle sur les instants parlés et leurs silences, délicate transcription pour main gauche de La Chaconne en ré mineur de Laurent Durupt.

 

Un spectacle étincelant sur une vie ordinaire de personnage de théâtre, marqué de pureté et d’authenticité, littéralement incarné par le magnifique André Marcon. Un beau et mémorable temps de théâtre que je recommande vivement.

 

Spectacle vu le 10 mars 2020,

Frédéric Perez

 

 

 

Texte et mise en scène de Yasmina Reza. Assistanat à la mise en scène de Oriane Fischer. Scénographie de Emmanuel Clolus avec le peintre Orjan Wikstrom. Lumières de Dominique Bruguière. Costumes de Marie La Rocca. Coiffures et maquillage de Cécile Kretschmar. Musique de et par Laurent Durupt, d’après Bach-Brahms, transcription pour main gauche de La Chaconne en ré mineur.

 

Interprétation de André Marcon.

 

 
 

 

 

Du mercredi au samedi à 20h,

le mardi à 19h et le dimanche à 16h

 

15 rue Malte-Brun, Paris 20ème

01.44.62.52.52 www.colline.fr

 

 

 

Photo © Simon Gosselin

Photo © Simon Gosselin

Photo © Simon Gosselin

Photo © Simon Gosselin

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