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Un spectacle où l’on plonge avec délice dans l’univers de Samuel Beckett. La curiosité attisée et la stupéfaction nous portent tout le long dans ce torrent velouté d’énonciations sur la vacuité de la vie qui reste, sur cette sorte d’« après » calme suivant un tumulte, comme souvent chez cet auteur.

 

Un spectacle qui parsème l’écoute de ruptures et la cingle de saillies caustiques et parfois cyniques qui jaillissent. Ruptures et saillies si simples qu’elles apparaissent évidentes et qui rendent compte plus de l’importance des mots qu’elles charrient que des situations qui pourraient s’y accrocher.

 

Il s’agit d'extraits savamment choisis du roman « l’Innommable » écrit en français en 1949. Premier roman de Beckett sans narration. Troisième et dernier volet d’une trilogie (Molloy, Malone meurt et L’Innommable). Une trilogie qui exprime tout en fragments piqués d’humour et de poésie des vanités tronquées et des espérances incrédules sur la solitude, l’attente et la parole, et sur le plan formel, des accroches-décroches persistantes du rapport au réel.

 

L’Innommable pose la parole au centre du jeu jusqu’à la décomposer. Pour les personnages de Beckett, dans cette trilogie romanesque comme dans ses pièces, les mots seraient-ils alors les seuls signes probants de vie ?

 

« Il ne faut pas oublier. Quelques fois je l'oublie, que tout est une question de voix. Ce qui se passe, ce sont des mots » écrit Beckett. Le spectacle le met ô combien en scène avec acuité.

 

De la voix à la parole, du corps au mouvement, les mots portés et le port des mots remplissent l'espace du plateau par un transvasement permanent de tout et de son contraire. Comme un indéfini infini qui se rétracte tout le temps, comme des fonds et des formes,  dicibles et indicibles, qui s’entremêlent.

 

Une sérénité confiante se distingue, nous faisant traverser des pensées ressenties ou des sensations pensées qui s’entendent derrière les considérations qui surprennent. Une poétique captivante se dessine. Nous ne pouvons que nous y lover pour la savourer tout à fait, nous laissant ballotter par ce qui pourrait être un absurde qui sourit ou plus sûrement par l’abstrait incongru qui s’en mêle et s’y installe.

 

Christophe Collin « l’acteur » et Jacques Fontaine « le regardeur », comme ils disent, nous offrent ici un moment de théâtre exceptionnel. Léché et précis, drôle et dynamique, aussi léger que puissant dans l’intérêt et l’excitation qu’il suscite. Un vif plaisir.

 

Le jeu de Christophe Collin semble sortir directement des écrits pour leur donner une apparence observable et partageable. Sa présence est prégnante, ahurissante d’expressivité, touchant du mime et tâtant du burlesque, son corps est un instrument de jeu impressionnant. Sa voix à la large tessiture qu’il utilise à merveille et sa diction impeccablement maîtrisée nous captent aussitôt. Ses mouvements précédant et devançant la parole, la remplaçant souvent nous fascinent tout le long. C’est remarquable.

 

Nous l’avions déjà remarqué avec « Premier Amour » (qui est joué dans ce même théâtre du 100ECS le vendredi 27 et le samedi 28 mars), nous le répétons ici, ce comédien est d’excellence et sert de très belle façon, sans doute exemplaire, l’univers de Beckett. Il nous touche et nous remplit de joie.

 

Un spectacle audacieux et fascinant sur un texte exigeant de Beckett. Superbe par le montage proposé et la mise en vie qui en est faite. Une interprétation remarquable. Les amateurs de Beckett, dont je suis, ne peuvent pas manquer ce rendez-vous. Un grand moment. Rare.

 

Spectacle vu le 7 mars 2020,

Frédéric Perez

 

 

De Samuel Beckett. Mise en vie par Jacques Fontaine et Christophe Collin. Interprétation de Christophe Collin.

 

 

Jusqu’au 27 mars

Les jeudis et vendredis à 20h30

 

100 rue de Charenton, Paris 12ème

01.46.28.80.94 www.100ecs.fr

 

 

 

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