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L'infinie tristesse d'une salle vide et silencieuse. Berlin© Britta Pedersen / Keystone

Frédéric Martel: «La relance économique passe par la culture»

Alors que le Conseil fédéral s’apprête à révéler les contours de la troisième phase de déconfinement, prévue le 8 juin, le Centre pour l’économie créative de l’Université des arts de Zurich publie une série de notes sur l’impact de la crise pour les milieux culturels. Interview de Frédéric Martel, un de ses auteurs.

Publié par Stéphane Gobbo le mardi 26 mai 2020 - Modifié le dimanche 31 mai 2020 ]

Pour Frédéric Martel, aider les milieux culturels n’est pas une option, mais une nécessité. Pour enfoncer le clou, il utilise cette analogie: «C’est comme lorsqu’au début de la pandémie on nous a demandé de protéger les personnes les plus vulnérables: on l’a fait pour elles, mais aussi pour nous tous. Aider la culture, c’est la même chose: on ne le fait pas que pour les artistes, mais pour l’ensemble d’un vaste système économique.»

Journaliste et essayiste, le Français est également professeur d’économie créative à l’Université des arts de Zurich (ZHdK). A ce titre, il vient de cosigner une série de notes analysant les impacts du Covid-19 et de la crise qu’il a provoquée dans les milieux culturels. «Nous avons voulu lancer quelques pistes afin de potentiellement aider certaines prises de position», résume-t-il.

Le Temps: La culture est souvent considérée comme du loisir et du divertissement. Peut-on dès lors déplorer que, parmi tous les secteurs touchés par la crise, elle soit trop souvent en bout de chaîne lorsqu’il s’agit, pour les pouvoirs publics, de la soutenir?

Frédéric Martel: En Europe, il y a généralement eu des réactions immédiates des gouvernements, qui ont rapidement pris la mesure des conséquences que la crise aurait sur la culture. Sans être trop optimiste, je dirais que c’est plutôt une bonne nouvelle. On s’est aperçu que la culture ne se résumait pas à des artistes qui veulent être sur scène. On a notamment pris conscience que quand on se rend dans un festival, comme celui d’Avignon, c’est l’ensemble de l’économie de la ville qui est affecté, des hôtels aux restaurants, en passant par les transports. Il existe tout un écosystème dont on ignore parfois l’existence.

Pour que le Festival d’Avignon puisse proposer 1000 spectacles par jour, vous avez aussi des centaines de sociétés qui travaillent – lumière, électricité, son, image, nettoyage et j’en passe. Je prends cet exemple parce que je le connais bien, mais c’est vrai pour n’importe quel autre festival dans n’importe quelle ville. Une grande partie du tourisme se fait à travers l’attraction des festivals. La culture peut ainsi se définir selon trois cercles concentriques. Le premier, c’est l’art, les artistes; le deuxième, c’est tout ce qui est autour, ce qu’on appelle en anglais les «releted art activities», les industries directement reliées; et il y a le troisième cercle, qui est le tourisme, les communications et le numérique. On a trop souvent tendance à résumer la culture à son centre, sans se rendre compte qu’en ajoutant les deux autres cercles, on a plusieurs millions de salariés.

La culture s’est construite pour éviter la distanciation sociale, et sa beauté, c’est de rapprocher les gens, permettre un dialogue… Bref, tout ce que le Covid-19 nous empêche de faire

Le secteur de la culture a en effet un poids économique considérable puisqu’une étude de la Confédération avait avancé en 2015 le chiffre de 70 milliards de retombées directes et indirectes. A l’heure où on parle de l’importance de la relance économique, peut-on dire que plus le redémarrage des activités culturelles sera lent, plus les conséquences pourraient être importantes sur le long terme…

Oui, on peut le dire. Mais cela ne signifie pas que, sous prétexte d’une reprise culturelle rapide, il faudrait sacrifier les conditions sanitaires. Car la culture est par nature tout ce que ce virus aime. La culture, c’est la proximité, des gens qui s’enlacent, qui s’embrassent et qui se postillonnent au visage sur scène; ce sont des spectateurs serrés les uns contre les autres dans des salles où on veut créer une forme d’intimité. La culture s’est construite pour éviter la distanciation sociale, et sa beauté, c’est de rapprocher les gens, permettre un dialogue… Bref, tout ce que le Covid-19 nous empêche de faire. Il faut donc d’abord protéger les gens, il n’est pas question de sacrifier la santé pour des considérations économiques.

En comptant hypothétiquement quatre mètres carrés pour chacun des 35 000 spectateurs de la Grande scène du Paléo, on obtiendrait une surface de 14 hectares, soit presque autant que l’ensemble du terrain du festival.

Mais là où vous avez raison, c’est que la relance économique passe par une relance culturelle. Prenons l’exemple de Broadway: si les salles restent fermées au moins jusqu’en septembre, c’est tout le tourisme à Time Square qui ne redémarrera pas. Les Américains qui aiment bien aller voir des comédies musicales à New York, tout en faisant autre chose la journée, ne viendront peut-être plus. Les victimes, ce ne sont dès lors pas uniquement les comédiens, les metteurs en scène et les intermittents, même s’ils restent les plus durement affectés, et plus encore aux Etats-Unis qu’en Europe; cela va de la boutique Gap au McDo de Time Square, qui eux aussi seront affectés. L’aviation est également liée: vous aurez moins de spectacles s’il n’y a pas d’avion pour organiser les tournées.

Qui faut-il aider en priorité? Les artistes, les lieux de création et de diffusion, les intermédiaires? Ou mieux vaut-il opter pour une politique de l’arrosoir, et donner un petit peu à tout le monde…

C’est la quadrature du cercle… On vient de découvrir des mouvements de protestation des attachés de presse et des traducteurs. Quand vous annulez des spectacles, vous affectez des corps de métier qui étaient jusque-là invisibles. Si on dit qu’on ne pense pas assez aux artistes, autant dire qu’on pense encore moins à ceux qui sont derrière eux. Pour les pouvoirs publics, il est toujours plus facile d’aider des lieux, parce qu’un artiste est quelqu’un qui peut avoir accès au chômage; mais en même temps, son mode de rémunération et le nombre d’heures qu’il peut faire ne sont pas compatibles avec la manière dont on va calculer ses droits. C’est pourquoi il faut impérativement inventer des dispositifs spécifiques, en particulier dans la période actuelle. Reste que la vraie réponse, c’est la réouverture des lieux de création. Tant qu’on n’aura pas fait ça, on aura du mal à aider vraiment ces artistes qui sont en danger.

Editorial: La culture, un fragile écosystème

On a assisté en trois mois à une forte accélération de la numérisation de la culture. L’année 2020 sera-t-elle celle du grand basculement ou, au contraire, l’importance de l’expérience collective pourrait-elle être renforcée par la privation?

Vous posez bien la question, car il me semble que les deux choses sont en train de se passer. Vous avez d’abord un mouvement évidemment, et antérieur à la crise, de digitalisation; il se traduit par une montée en puissance très forte de l’accès à la culture via internet et des plateformes comme Spotify ou Netflix. Mais en même temps, tout le monde s’est rendu compte que si c’est agréable de passer ses soirées chez soi, on a aussi envie d’autre chose; on a envie de recréer du lien social, de ne pas rester dans la distanciation. Donc s’il y a bien un renforcement du numérique – pourquoi passer des heures dans un avion pour assister à une conférence alors qu’on a Zoom? –, il y a en même temps la certitude que la culture ne peut pas être entièrement numérisée. On le sait, mais on l’avait peut-être oublié: voir un film sur Netflix, ce n’est pas comme voir un film dans une salle.

 

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