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Un moment de théâtre précieux et complice, d’une beauté pénétrante qui nous touche pour ce qu’il nous dit et nous laisse imaginer de la vie et de l’entourage de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière et de sa fille surtout.

Précieux, par ce qu’il soulève de curiosités et d’informations sur le contexte de cette relation père-fille qui semble inaboutie. Complice, par la chaleur et la sincérité des propos fictionnels de la fille du grand homme, qui nous donne enfin une version, la sienne, de ce qui n’a jamais été documenté avec certitude par la découverte historique sur les liens affectifs filiaux. Et d’une beauté pénétrante, tant la confidence ainsi interprétée nous place devant ce paradoxe intime de l’adoration d’une enfant pour son père qui se nourrit d’une sorte de détestation du Théâtre qui le lui a pris.

« C’est la première fois qu’elle parle en public. Elle dont on ne sait presque rien, à part son nom, Esprit-Madeleine Poquelin, et celui de ses parents : Armande Béjart et Molière. Jusqu’alors, cette femme avait mené une vie austère et retirée, pour écarter le lourd héritage de ses parents. Au début, elle reste sur ses gardes, ne voulant rien dire de ses premières années. Mais il suffit du souvenir de Madeleine Béjart, sa marraine, pour qu’elle se livre un peu plus… »

Publiée en 1975, Giovanni Macchia, écrivain fin connaisseur de l’histoire du théâtre, écrit cette conversation imaginaire avec la fille de Molière d’une plume élégante et précise, si réaliste et convaincante que nous doutons à plusieurs reprises que ce texte n’est que pure invention. Il apporte chemin faisant moult éclairages interrogeant la place donnée dans les pièces de Molière, aux femmes et notamment les mères, aux épousailles et à leurs sincérités. Mais surtout, Macchia transgresse avec à ce texte, le silence qui entoure l’existence de Esprit-Madeleine, lui donnant la parole nous livrant sa vérité. C’est un délice d’illusion historique que nous découvrons à la bonne heure de la célébration des quatre siècles de l’illustre Patron.

L’interprétation de Danièle Lebrun sublime l’instant en restituant les mots de cette femme, la souffrance sourde, aride et continue que fut sa vie et tous les maux qui l’ont meurtri sans jamais défaire l’amour pour son père. Danièle Lebrun est Esprit-Madeleine Poquelin, elle ne joue pas ce rôle, elle est. Avec un telle intensité toute en simplicité et une telle évidence que nous ne voyons jamais la ligne qui dessinerait la séparation du jeu et de la réalité. Le grand art du naturel juste là devant nous, pour nous, quel plaisir !

Travail magistral pour un résultat majestueux, il fallait une grande dame du théâtre pour ce personnage, avec Danièle Lebrun nous savourons ce bonheur ici.

La mise en scène de Anne Kessler fait le choix d’une forme inattendue pour un texte de confession, la conférence. Le dévoilement se fait plus direct, plus proche et incisif, redoublant la force de pénétration des émotions par l’instantanéité de l’interprétation. Une mise en vie qui permet à Danièle Lebrun, tout en velours et en fer, de distiller au fil d’un malicieux relâchement progressif, les renseignements que Esprit-Madeleine retient depuis toujours, qu’elle consent à donner peu à peu, jusqu’à ce secret qui pèse depuis trop longtemps.

Une comédienne magnifique pour un spectacle magnifique, sensible et lumineux, parmi ces moments rares de théâtre à ne pas manquer. À voir toute affaire cessante. Merci mademoiselle Lebrun.

Spectacle vu le 12 février 2022

Frédéric Perez

 

De Giovanni Macchia. Traduction de Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié. Mise en scène de Anne Kessler. Lumières de Éric Dumas.

Interprétation de Danièle Lebrun.

Jusqu’au 27 février

Du mercredi au dimanche à 20h30

99 rue de Rivoli Paris 1er  

01.44.58.15.15  www.comedie-francaise.fr

 

Photo © DR

Photo © DR

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