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Quel splendide et intense moment de théâtre. Le silence et les mots se mêlent pour ouvrir notre imaginaire et accueillir l’émotion. C’est beau. C’est très beau. Prégnant et troublant, envoutant et enveloppant.

 

Sami Frey s’empare avec un délice évident et partagé de cette Nouvelle écrite en français de Samuel Beckett datée de 1945 et publiée en 1970. Une écriture qui regorge d’une théâtralité minutieuse et clinquante. Même si l’auteur ne souhaitait pas que ses textes qui n’étaient pas des pièces soient joués, PREMIER AMOUR trouve ici ô combien toute sa place sur un plateau et ne dépareille pas l’œuvre scénique de Beckett.

Un monologue théâtral comme un voyage dans un pays d’ailleurs et d’ici, dans lequel le quotidien se gausse de l’aventure et où le narrateur tire la langue aux grands mots et aux grandes idées sur l’amour et ses conventions, sur la socialité, comme sur le narcisse qui croît en chacun de nous.

Nous sommes emportés là où les ravages de l’étincelle amoureuse et ceux de la quête d’une absolue tranquillité se combattent et laissent des traces comme des larmes de tendresse poétique dont une sorte de Pierrot lunaire, étrange et burlesque, ne peut se défaire même s’il n’en a que faire.

Drôle d’un humour fou et noir, terrifiant d’une dérision précise et extravagante, cet homme ou peut-être Sami Frey car on ne peut distinguer vraiment le comédien du personnage, joue de sa voix et de ses postures pour nous conter des bribes de cette histoire de vie stupéfiante d’absurdie. Il fait surgir les souvenirs égocentrés qu’il colore de désarroi dérisoire et commente son premier amour qu’il décrit comme une bizarrerie venant contrarier la sérénité de sa solitude.

Le texte est parsemé de fulgurances souvent impromptues, parfois crues.

 

« Le tort qu'on a, c'est d'adresser la parole aux gens »

 

« Les femmes flairent un phallus en l'air à plus de dix kilomètres »

 

« Ils ont beau se laver, les vivants, beau se parfumer, ils puent … »

 

« Ce qu'on appelle l'amour c'est l'exil, avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. »

 

Le récit est ponctué d’une sonnerie qui fait réagir à chaque fois le narrateur, le dérangeant. Une impression étrange passe sur son visage. Peur ou agacement, stimulus de la conscience ou éclair de folie, on ne sait pas. Tant pis, on reste capté, on ne lâche pas le fil qui nous tient à lui.

 

Ce récit semble placé sous surveillance et laissé à l’appréciation du narrateur qui ne se prive pas de placer des temps suspendus ou de couper une tirade quand il en a assez. « …cette phrase a assez duré ».

 

La sobriété du parti pris de la mise en scène et du jeu de Sami Frey est nécessaire et bienvenue pour ce texte. L’épure de mouvements sur le plateau donne une place centrale à la voix, aux mots, aux sentiments et aux réminiscences qui s’en dégagent, qui semblent combattre l’oubli du souvenir pour le brouiller de désir ou de fantasme.

 

L’incarnation de ce personnage par Sami Frey est sidérante. Ce magnifique homme de théâtre habite le texte avec une intensité incroyable, sensible poète des mots illustrés. L’émotion est palpable, elle nous traverse. Cet immense comédien nous cueille avec une simplicité farouche, maniant l’absurde de la situation avec une poésie de la restitution, douce et vibrante.

 

C’est un rêve éveillé qui nous est offert, un voyage au pays incertain et naïf d’une solitude franche et égoïste, retenue et drôle. Un moment de théâtre fort. Un moment rare.

 

Spectacle vu le 2 février 2019,

Frédéric Perez

 

De Samuel Beckett. Le texte est paru aux Éditions de Minuit. Lumières de Franck Thévenon.

Mise en scène et interprétation de Sami Frey.

Jusqu’au 3 mars

Du mardi au samedi à 19h00 et le dimanche à 11h00

Place Charles Dullin, Paris 17ème

01.46.06.49.24 www.theatre-atelier.com  

 

Photo © Hélène Bamberger - Opale

Photo © Hélène Bamberger - Opale

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