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Écrivain et dramaturge au talent reconnu incontestable, Thomas Bernhard est un sublime provocateur qui trace avec une évidence toute naïve, des traits fins et profonds sur l’objet de ses dénonciations, usant de la répétition pour mieux ancrer et faire rayonner son propos. La pièce LE FAISEUR DE THÉÂTRE en est une illustration grandiose et manifeste.

 

Créée en 1985, cette pièce se situe entre la pièce politique et le drame d’artiste. Les diatribes répétées contre l’Autriche, la présence permanente du portrait d’Hitler, les incises sur les nazis cheminent en parallèle avec le portrait fulgurant d’un comédien d’État en capilotade saignante et agressive, dans la veine de MINETTI, autre pièce magistrale de Bernhard sur la condition de comédien.

 

Chez Bernhard, le Théâtre est omniprésent dans son œuvre, même dans les écrits qui n’y sont pas destinés. Le Théâtre constitue une allégorie récurrente de la vie, de sa vacuité notamment. Pour Bernhard, la perte de sens au théâtre est le reflet de la perte du sens du monde. Le vide de l’existence se traduit dans son théâtre par l’absence d’action. Sa conception du théâtre est duelle et dialectique. Comme il l’expose dans une nouvelle au titre programmatique : Le théâtre « Est-ce une tragédie ? Est-ce une comédie ? » LE FAISEUR DE THÉÂTRE le montre ainsi ô combien.

Le comédien d’État Bruscon débarque avec sa troupe familiale dans une auberge de campagne dotée d’une salle de danse où l’estrade se fait plateau à l’occasion. Il compte y jouer sa comédie « la roue de l’histoire ». Les préparatifs avec l’hôtelier et la cuisinière, les mises au point techniques et les bribes de répétition avec sa fille, son fils et son épouse forment le décor d’un immense et impressionnant soliloque aux allures de logorrhée.

Nous retrouvons avec délice la langue de Bernhard dans ce récit linéaire, têtu, entretenu comme un feu par une obsession sourde construite d’une succession de phrases exclamatives et de saillies qui jaillissent tout à coup au détour d’une association d’idée ou d’un élément extérieur qui surgit.

Bruscon n’est que haine et horreur du monde, mégalomanie psychomaniaque et obstination paranoïaque sur ce monde qui ne le mérite pas. Il se plaint sans cesse d’être entouré de gens qui ne sont pas à sa hauteur, comme les anti-talents patentés d’acteurs consanguins de sa troupe, les capitaines de pompiers, les hôteliers, même les spectateurs qui sont trop ou pas assez.  Il est bourré de méchanceté qui explose dans ses propos harangués comme des vomissures d’un homme trop saoul, lui qui ne boit que de l’eau minérale pourtant.

Rien ne va dans cette salle de spectacle qui n’en est pas une, avec ces acteurs qui n’en sont pas et cet orage qui gronde et s’emplit plus le temps passe. Les coups de tonnerre feront-ils les musiques de son spectacle ? Quelle foudre viendra ravager « sa » comédie ?

La mise en scène de Christophe Perton choisit l’utilisation épurée des effets et des moyens. Il y a comme une beauté magique qui se dégage de cette simplicité soignée, de ces décors splendides et tellement vrais. La direction de jeux est magnifique. Les personnages ressortent avec précision. Les comédiens s’arrangent comme au ballet et forment avec justesse autour de ce monstre le magma nécessaire à ce drame comique.

André Marcon incarne Bruscon. C’est un magnificat théâtral à lui-seul. Une leçon d’interprétation. Ce très grand comédien nous stupéfait à nouveau ici par cette incarnation aux allures de performance.

Manuela Beltran, Éric Caruso, Barbara Creutz, Agathe L’huillier et Jules Pélissier l’entourent parfaitement. Leurs jeux respirent et font très adroitement la contrebalance nécessaire à ce soliloque quasi ininterrompu.

Nous sommes ailleurs, le temps de ce spectacle, aux tréfonds du théâtre, là où l’essentiel est joué, où le pire comme le meilleur est représenté. Un moment de théâtre unique et mémorable, joué avec excellence. Incontournable.

Spectacle vu le 14 janvier 2019,

Frédéric Perez

 

De Thomas Bernhard. Taduction de Édith Darnaud (L’Arche Éditeur). Mise en scène de Christophe Perton. Scénographie Christophe Perton et Barbara Creutz. Création son de Emmanuel Jessua. Création costumes de Barbara Creutz assistée de Pauline Wicker. Collaboration artistique de Camille Melvil. Lumière et Régie générale de Pablo Simonet.

Avec Manuela Beltran, Éric Caruso, Barbara Creutz, Agathe L’huillier, André Marcon et Jules Pélissier.

Du lundi au samedi à 20h30

41 boulevard du Temple, Paris 3ème

01.47.87.52.55  www.dejazet.com

- Photo © Fabien Cavacas -

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