
La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob s’installe au Petit Montparnasse avec une élégance immédiate. De celles qui font la touche Daguerre, que nous reconnaissons aussitôt et qui nous surprend tout autant. Le spectacle avance sans préambule explicatif, préférant laisser le récit se construire sous les yeux des spectateurs. L’histoire se déploie par fragments, par situations successives, avec cette impression très agréable de découvrir plutôt que de suivre un itinéraire balisé. La narration se précise peu à peu, portée par une mise en scène souple et alerte. Une mise en scène véritablement étonnante.
Jean-Philippe Daguerre nous offre à nouveau son art singulier du récit théâtral. Il sait créer du mouvement et de la clarté sans agitation ni artifice. Le spectacle circule avec une grande fluidité, passant d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, sans jamais perdre le fil. Les situations s’enchaînent naturellement, laissant affleurer l’humour, la tendresse, parfois une gravité légère, toujours tenue et piquante d’émotion.
L’un des grands atouts de cette création réside dans le traitement visuel. La scénographie élaborée et la vidéo ne se contentent pas d’accompagner le décor en le substituant. Elles deviennent un prolongement vivant du récit. Le magnifique travail du scénographe et vidéaste Narcisse permet d’ouvrir la scène vers d’autres espaces, d’introduire des séquences situées ailleurs et avant, hors du champ des possibles d’un plateau de théâtre. Un enrichissement simple et tellement évident d'une narration sans surcharge. L’image dialogue avec le plateau, crée des ponts, installe des contrepoints, et offre une profondeur supplémentaire à l’histoire jouée. L’ensemble reste lisible, précis, et parfaitement intégré au jeu.
Charlotte Matzneff confirme une qualité de jeu aussi fine que pêchue. Cette comédienne est remarquable, nous le savions, mais elle réussit ici à surprendre encore. Sa présence scénique repose sur une précision et une énergie maîtrisées, et une capacité à moduler les émotions avec naturel. Chapeau bas mademoiselle.
Ses partenaires ne sont pas en reste, ô que non ! Chez Jean-Philippe Daguerre, chaque rôle est d’importance. Bernard Malaka est égal à lui-même, puissant ou tendre à souhait. Julien Cigana montre une drôlissime composition d’un Louis de Funès des familles. Bruno Paviot sait, entre autres, nous faire haïr son personnage du ministre Marcelin avec efficacité et retenue. Elisa Habibi et Balthazar Gouzou renforcent cet ensemble cohérent et complice dans plusieurs rôles qu’ils ne rendent jamais secondaires. Le collectif fonctionne pleinement, porté par une écoute constante et un plaisir de jeu partagé. Les situations comiques trouvent leur justesse, les moments plus sensibles surgissent sans effets.
Cette histoire vraie méconnue, tant elle a su être si bien cachée, l'auteur la rend palpable, nous ballotant entre une histoire d’amour prenante et un drame politique savamment enterré. La mise en vie de ce récit nécessaire se reconnaît aussi dans cette manière très particulière de le faire. Monsieur Daguerre raconte sans démontrer, il surprend sans désarçonner. Sa mise en scène joue avec le rythme, les ellipses, les changements de focales, toujours au service du récit. Les spectateurs se laissent entraîner avec confiance.
Cette pièce met en lumière une bavure politico-policière longtemps passée sous silence, donnant au récit une dimension de vérité historique et de réflexion citoyenne. L’humour baigne la narration, on rit souvent. L’émotion la rejoint et ensemble se conjuguent comme à chaque fois chez Jean-Philippe Daguerre. Une pensée traverse alors l’esprit, familière face à ce type d’écriture scénique, on sait que l’on va être pris. Et comme à chaque fois, on se fait prendre.
Un bel et bon moment de théâtre drôle et nécessaire. La dernière scène est percutante, elle n'est pas sans nous interpeller. Je recommande vivement ce spectacle superbe et prégnant.
Spectacle du 11 janvier 2026,
Frédéric Perez
Texte et mise en scène Jean-Philippe Daguerre. Assistant à la mise en scène Hervé Haine. Scénographie et vidéo Narcisse. Costumes Alain Blanchot. Lumières Moïse Hill. Musique Olivier Daguerre.
Avec Bernard Malaka, Charlotte Matzneff, Julien Cigana, Bruno Paviot, Elisa Habibi Et Balthazar Gouzou.
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