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Cette œuvre phare de Samuel Beckett est bien sûr toujours aussi impressionnante. Sous la direction de Jacques Osinski, ce texte sobre et lumineux, nécessairement très habité, l’est ici intensément. Rien ne cherche à épater, par les mots ou par les situations. Tout vise à faire entendre, sentir et toucher au plus près la matière de la pièce. Cette attente pleine de présence, ce temps suspendu entre deux vides, ces hommes qui parlent pour ne pas tomber.
« Sur scène, un arbre sans feuilles. À ses pieds, un homme : Estragon. Entre un autre homme : Vladimir. Ils attendent Godot... Ils ne le connaissent pas mais l’attendent comme un sauveur. Aucun ne sait au juste de quoi ce mystérieux personnage doit les sauver, si ce n'est peut-être, justement, de l'horrible attente. »
Après avoir exploré l’univers de l’auteur irlandais avec le mémorable Fin de partie et les monologues Cap au pire, La Dernière Bande et L’Image, Osinski s’attaque à Godot dans la version de 1984 validée par l'auteur. Sa mise en vie prend le parti de la clarté. Une mise en scène sans lyrisme théâtral mais avec un engagement sincère, une humanité palpable. Pas d’effet gratuit, pas de lecture surchargée. Il fait confiance au texte, aux comédiens, à l’espace. On le sent tout le long et notamment dans les transitions, dans les gestes minuscules, dans les regards jetés au ciel ou au sol, dans les fameux silences qui nous plongent chaque fois dans une interrogation sur leur motivation et leur suite mystérieuse.
Le rythme et les ruptures sont pesés. L’alternance entre les silences et la parole, l’humour noir teinté d'autodérision et la mélancolie, est dosée avec précision. Tout vibre d’une vérité intérieure sans forcer. L’attente devient organique et la tension entre les personnages toujours juste. On rit, on réfléchit, on ressent sans jamais être écrasé par le propos.
Le décor de Yann Chapotel se conforme à l’essentiel indiqué par Beckett. Un plateau presque nu, un arbre famélique, un rocher. L’espace est ouvert, sec, presque abstrait, jamais froid. Il laisse aux comédiens la place d’exister pleinement. Les costumes de Sylvette Dequest, de teintes sombres, marquent le temps usé, un monde d’après, la fatigue d’être là. Ces vêtements indiquent l’effacement, une vie en bordure.
Jacques Bonnaffé et Denis Lavant s’emparent du duo mythique avec une belle complémentarité. Vladimir et Estragon prennent corps dans une relation faite d’habitudes, de réflexes, de contradictions aussi. Lavant donne à Estragon une tendresse cabossée, une souplesse inquiète. Bonnaffé fait de Vladimir un veilleur tenace, un peu secoué par sa propre constance dans cette fidélité à l’attente, cette persistance presque rigide qui le déstabilise aussi. Ensemble, ils trouvent un équilibre juste entre la dérision et la fragilité. Leurs silences sont autant porteurs que leurs dialogues. Ils ne soulignent pas l’absurde, ils l’incarnent, simplement, sans appuyer.
Arrivent Pozzo et Lucky. Aurélien Recoing, impressionnant de puissance de jeu, donne à Pozzo une autorité fêlée. Ce n’est pas un tyran flamboyant, c’est un homme qui cherche à rester debout, à donner le change. Jean-François Lapalus en Lucky mutique, tendu comme une corde, porte son monologue comme une déflagration rentrée. Rien d’hystérique, mais une intensité sourde, qui imprime une marque. Leurs deux passages, extraordinairement spectaculaires, résonnent longtemps, comme une fracture dans l’espace.
Ce Godot vu par Jacques Osinski frappe par sa cohérence, à la fois fidèle à l’esprit de Beckett et d’une grande modernité. Sobriété visuelle, direction de jeux rigoureuse, lumière immersive, tout concourt à inviter le spectateur à ressentir, à partager l’attente et à se questionner toujours et encore sur les questions qui nous taraudent devant ce texte. Quelle est la signification de cette attente et surtout, qui est Godot ? Métaphores symboliques ? Transferts narcissiques ? Échappées imaginaires oniriques ? Une seule réponse serait sans doute inconvenante et nécessairement impossible. C'est ce qui fait la beauté et l'intérêt de ce théâtre, des compréhensions singulières charriant des émotions uniques.
Un spectacle à voir absolument pour découvrir ou retrouver Beckett dans ce qu’il a de plus essentiel avec des personnages dont l’interprétation ici est magistrale, totalement insolites et singuliers, qui nous transportent dans leur ailleurs captivant. Un spectacle puissant, comme une explosion théâtrale mémorable.
Spectacle vu le 12 juillet 2025
Frédéric Perez
De Samuel Beckett. Mise en scène Jacques Osinski. Scénographie Yann Chapotel. Costumes Sylvette Dequest. Création lumière Catherine Verheyde.
Avec Jacques Bonnaffé, Jean-François Lapalus, Denis Lavant et Aurélien Recoing.
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