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Cette pièce délicate et sensible d’Aude de Tocqueville, mise en scène avec sobriété par Séverine Vincent, formidablement interprétée par Pierre Forest, rend audible une voix que l’on ignore trop souvent. La voix de celui ou celle qui veille, en silence, et qu’on oublie avec le temps. Le gardien ou la gardienne d'immeuble.
« Bienvenue dans la loge de Tony, gardien de son état, ange-gardien pour certains. L’heure de la retraite a sonné et il est temps pour lui de céder la place. Mais Tony n’est pas prêt à quitter ses locataires. Alors, pour échapper à la mélancolie, il raconte… De ses mots jaillit un monde invisible : celui des gardiens de logements sociaux. Tour à tour ludique, émouvant, déroutant, son récit ouvre la voie d’une réalité : celle d’un métier empreint d’humanité, au cœur d’une société de plus en plus individualiste et violente. »
Tony apparaît, seul, dans une lumière presque douce. Une silhouette un peu fatiguée, trop humaine pour être divine, trop céleste pour disparaître vraiment. C'est un ange gardien. Ou du moins, il l’a été. Il n’en garde plus que l’habit un peu froissé et la fonction de gardien d'immeuble bientôt irrémédiablement logée dans ses pensées toujours vivantes.
L’autrice Aude de Tocqueville a documenté sa pièce à partir de dizaines de témoignages de gardiens d’immeuble. Avec tendresse et lucidité, le texte évoque la solitude d’un homme en retrait, profondément à l’écoute du monde qui l’entoure. Un texte qui illustre adroitement les liens invisibles de son quotidien, les gestes simples qui tissent le vivre-ensemble. À travers les souvenirs de Tony, son histoire familiale liée à l’Algérie qu’il a dû quitter, ses amours passées, ses voisins cabossés, se dessinent des interrogations sur l’identité et la transmission.
Sans jamais forcer le trait, le monologue de Tony souligne la dignité de ces existences modestes, marquées par la perte. Un sentiment de perte sublimée souvent par un engagement silencieux. Tony revient sur les choses marquantes de sa vie d’ange-gardien, comme on retourne à des joies ou des blessures anciennes. Il doit vivre encore un exil. Cela fera deux. Deux exils pour un seul homme. Chassé de son pays et désormais poussé hors de sa loge.
La mise en scène de Séverine Vincent suit une ligne fragile, entre humour discret et mélancolie lumineuse. Elle ne cède pas à l’illustration facile. Elle laisse le texte respirer, le temps s’étirer, les silences s’installer. Rien n’est figé, rien n’est forcé. Il y a dans cette sobriété une confiance totale dans le propos et dans le comédien qui la porte. Et c’est tant mieux.
Ce monologue vibrant est une parole qui scelle un lien implicite entre le comédien et les spectateurs. Une parole qui nous murmure doucement ce qui nous relie les uns aux autres. Et cette parole délicate, portée par un Pierre Forest brillant et authentique, vient nous toucher au cœur. Il ne fait pas la leçon, encore moins la morale, juste une main tendue depuis l’ombre.
Pierre Forest, que nous retrouvons avec plaisir, est à nouveau époustouflant. Il incarne cet homme déplacé avec une intensité retenue percée d'éclats de colère, une humanité désarmante. Il parle comme on parle à un proche ou à soi-même. Il nous livre un monologue traversé de souvenirs, de rêveries, de douleurs tenues et de drôleries discrètes. Il n’en fait pas un héros hiératique mais un être presque trop terrestre, qui a connu nombre de détours pour encore croire aux lignes droites.
Ce spectacle émouvant, tout en intensité et douceur entremêlées, prend très vite les aspects d’une chaleureuse chronique sociale. Un poème qui ponctue la fin d'un parcours. Un chant du cygne, le chant de Tony. C’est un beau temps de théâtre d’acteurs comme on aime. Un incontournable rendez-vous.
Spectacle vu le 14 juillet 2025
Frédéric Perez
De Aude de Tocqueville. Mise en scène de Séverine Vincent. Scénographie de Jean-Michel Adam. Création lumière de Jean-Marie Prouvèze. Costumes de Léa Forest. Musique de Félicien Adam. Décor de Rosalie Adam. Photographie de Félicien Forest. Graphisme de Sapik Design.
Avec Pierre Forest.
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