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Dès les premières minutes, nous savons que nous allons sortir du théâtre autrement. Seul en scène pour incarner son texte d’une théâtralité impressionnante et d’une force inouïe, dans l’intimité de la salle de la Huchette, Lionel Cecilio capte l’attention. Pas par excès ni par effet, mais par une vérité douce autant que radicale, qu’il dessine avec précision et délicatesse, personnage après personnage. Nous ne sommes pas juste des témoins. Nous écoutons. Nous découvrons. Nous sommes invités à ressentir et à réfléchir.

Le propos est simple et important. Raconter la Révolution des Œillets. Au Portugal, le 25 avril 1974, la dictature tombe, le peuple marche, les fleurs remplacent les balles, la liberté renaît. C’est à travers les souvenirs de Céleste, une grand-mère, émigrée, interrogée par son petit-fils, que l’histoire se déploie.

Mémoire intime, mémoire collective, les deux se mêlent. Pour comprendre non seulement ce qui s’est joué sur les places et dans les rues mais ce qui continue de résonner aujourd’hui. Car cette histoire dans L’Histoire ne reste pas figée. Elle traverse les récits intimes, elle se prolonge dans les mémoires familiales et contribue à éclairer toujours et encore les manières d’interroger la liberté et le courage collectif.

Le texte de Lionel Cecilio est d’une sublime richesse tissée dans une astucieuse narration. Un texte où l’émotion accuse le coup. Traversant des épisodes significatifs de la résistance et du combat du peuple portugais, ce mélange de belles colères contenues, de charme, de récits personnels, de chants et de mots portugais entre les phrases, sont autant d’instants qui donnent chair à ce qui pourrait rester abstrait. Nous avons le sentiment d’avoir appris quelque chose, d’avoir été touchés, et de garder en nous une part de cette espérance.

La mise en scène de Jean-Philippe Daguerre frappe par son intelligence discrète. Tout est pensé pour que l’imaginaire du spectateur travaille à plein régime. Une chaise pour seul décor, le plateau devient un terrain de jeu modulable. La lumière ciselée de Moïse Hill dessine les espaces, suggère une rue, un intérieur, une place en fête ou une atmosphère de tension. Chaque changement de tonalité lumineuse installe une nouvelle ambiance sans jamais rompre le fil du récit.

Daguerre a recours à des indications de jeu très physiques. Lionel Cecilio utilise son corps comme un outil narratif. Souple, aérien et émouvant. Un simple geste, une posture, suffisent à faire exister un personnage ou un lieu. Ici, une marche martiale et c’est un soldat qui surgit. Là, une main posée sur le cœur et on devine la ferveur d’une foule. Empruntant à la dimension évocatrice de la pantomime avec naturel, cet excellent comédien esquisse une porte qui s’ouvre, une arme qu’on refuse de tirer, ou encore une danse improvisée lors d’une célébration populaire. Ces trouvailles visuelles, très simples mais tellement bien jouées fonctionnent à merveille.

On sent nettement l’importance accordée au rythme. Des accélérations dans les enchaînements de personnages, qui frôlent la performance, puis des silences prolongés, presque suspendus, qui laissent résonner l’émotion. L’équilibre entre ces temps rapides et ces respirations donne au spectacle son efficacité et son intensité. C’est remarquable et intrusif.

À nouveau, Jean-Philippe Daguerre nous offre une mise en scène qui sert magnifiquement un texte, avec une franche générosité et une forme de prudence précautionneuse qui donnent toute la place à l’interprétation comme à l’imaginaire et à l’émotion du spectateur.

Ce monologue théâtral signé et joué par Lionel Cecilio, c’est du théâtre dans sa forme la plus pure. Un théâtre qui transforme peu à peu l’instant, grâce à la précision de la parole, des gestes et des silences dans un imaginaire partagé entre scène et salle. Un théâtre qui ménage le récit d’une sorte de tendresse filante, le ponctuant de moments d’humour, parfois d’ironie, et qui reste tenace et crédible dans l’énonciation historiquement fidèle de la fiction mise en vie.

Porté par un artisan du jeu et de la mémoire, dans une mise en scène splendide, claire et espiègle, on rit, on pleure, on pense, on sort convaincu qu’un spectacle comme celui-ci peut faire plus que raconter. Il peut résonner. À la Huchette, ce souffle de vie et d’histoire trouve une belle résonance.

Spectacle vu le 11 septembre 2025

Frédéric Perez

 

De et avec Lionel Cecilio. Mise en scène de Jean-Philippe Daguerre. Lumières de Moïse Hill. Régie de Yves Thuillier.

 

 

 

Photos © DR
Photos © DR

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