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Ce spectacle m’a laissé une impression singulière, comme lorsqu’un livre refermé continue de murmurer. Cette superbe pièce de Jean-Claude Grumberg s’attache à une saga intérieure, simple en apparence mais dense en humanité, où humour et émotion se tiennent côte à côte, sans jamais forcer l’effet.

L’histoire met en scène un couple d’octogénaires dans un quotidien à la fois rugueux et tendre. Lui traîne un mal de dos chronique et voit de moins en moins clair, tandis qu’Elle évoque ses prothèses dentaires et son appareil auditif avec une franchise désarmante. Tout pourrait se réduire à une litanie de petits maux si le texte de Grumberg n’avait cette manière précise et malicieuse de creuser les failles du cœur humain, à travers des répliques saillantes, souvent drôles, toujours chargées de sens.

Sur ce canevas, l’auteur installe un mystère résolument théâtral. Leur fils, quinquagénaire, revient vivre sous leur toit mais se réfugie dans un mutisme obstiné. Ce silence agit comme une chambre d’écho. Il attire les non-dits, réveille des blessures anciennes et laisse affleurer une douleur sourde, liée à une faille irrémédiable dans l’histoire familiale, que les mots contournent sans jamais l’affronter. Cette pression se lit dans l’attention presque fébrile que les parents portent à ce fils revenu. L’absence de parole devient alors un espace instable, où se nouent élans contrariés, tendresses maladroites et rancunes tenaces.

C’est dans ces échanges heurtés, parfois décousus, que le texte trouve sa justesse. Grumberg y montre combien l’existence se joue dans ce qui reste en suspens, dans les non-dits ou les mal-vus. L’écriture conserve ce ton légèrement grinçant que l’auteur affectionne. Certaines lignes arrachent un sourire avant de glisser vers une émotion plus profonde.

Les personnages semblent issus d’un territoire familier, ceux que l’on observe lors des réunions de famille, avec leurs manies, leurs obsessions et leurs aigreurs répétées. Ici, ces traits dessinent une observation lucide et affectueuse du grand âge, du temps qui s’accumule, et des phrases qui reviennent comme des refrains imparfaits.

La mise en scène de Charles Tordjman se déploie dans une scénographie nécessairement stricte et dépouillée, qui laisse toute la place au texte et aux personnages. Une économie de moyens qui met en lumière la densité dramatique de la pièce. La scène devient ainsi un espace vivant, sobre et vibrant, où tout, du geste à la parole, est pensé avec précision.

Dans ce paysage narratif, Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo composent un duo de partenaires complémentaires. Leur présence scénique donne à chaque échange une couleur distincte. Lorsque l’un s’enferme dans des plaintes existentielles, l’autre répond par des impulsions plus vives, plus concrètes, souvent teintées d’une ironie salvatrice.

La prestation de Christine Murillo retient particulièrement l’attention. Elle insuffle à son personnage une espièglerie fine et sincère qui éclaire la scène. Son sens du tempo comique, sa capacité à faire passer une émotion discrète, donnent à son jeu une tonalité précieuse. Elle se montre drôle, juste et émouvante tout du long.

Le monologue final du père constitue un moment important. Il s’étire peut-être un peu et il est sans doute difficile à jouer tant il demande une présence continue et une exposition intime. Cette prise de parole tardive agit comme une dernière onde, prolongeant le dialogue entre générations sans chercher à le clore.

Grumberg ne vise jamais l’esbroufe. Il préfère poser un regard attentif et tendre sur les contradictions humaines, les silences obstinés et les fragilités partagées. Dans ce couloir de la vie, les spectateurs rient, se reconnaissent, et sentent parfois passer un léger frisson.

Spectacle du 30 janvier 2026

Frédéric Perez, spectatif.com

 

De Jean-Claude Grumberg. Mise en scène Charles Tordjman. Décors Vincent Tordjman. Costumes Lili Kendaka. Lumières Christian Pinaud. Musique Vicnet. Assistante mise en scène Pauline Masson

 Avec Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo.

 

Photos © DR
Photos © DR

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