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Freud au crépuscule de sa vie, et une idée tenace qui dérange encore. Voilà un spectacle qui préfère l’inconfort à la révérence.

Nous sommes en 1934. Freud est cet homme âgé qui relit sa vie comme une enquête intime, presque une instruction à charge contre lui-même. Le texte d’Aude de Tocqueville et Jean-Marie de Sinety adopte la forme d’un faux journal, et ce biais donne d’emblée une couleur particulière. Il ne s’agit pas de raconter Freud, mais de le déplacer.

L’écriture instille un soupçon précis, presque obstiné. Le basculement de la neurotica vers le complexe d’Œdipe répondrait-il aussi à une nécessité personnelle, là où la théorie affirme une découverte ?

C’est là que le texte devient passionnant. Il ne revisite pas une théorie, il cherche ce qu’elle recouvre. En privilégiant le fantasme plutôt que la réalité des faits, Freud aurait-il cherché à préserver une figure paternelle vacillante, ce Jakob à la fois admiré et obscur ?

La pièce avance alors comme une fouille. Derrière le concept, une histoire. Derrière la pensée, une biographie. Et cette idée, presque vertigineuse, qu’un système intellectuel pourrait naître d’un compromis intime.

Ce qui me frappe, c’est la manière dont ces questions résonnent aujourd’hui. Qui parle quand une théorie s’impose ? Que recouvre-t-elle et à quel prix ? Le texte ne tranche jamais, il organise le trouble, et c’est précisément là qu’il trouve sa force.

La mise en scène de Hervé Dubourjal accompagne ce mouvement avec une grande rigueur. Le bi-frontal installe les spectateurs dans une position d’observateurs impliqués. Impossible de se cacher, les regards circulent, les corps sont exposés. L’espace devient mental, presque clinique. Rien d’illustratif, mais une construction précise où le moindre déplacement semble pesé. Cette économie sert pleinement la densité du texte.

Sur le plateau, Hervé Dubourjal trouve un équilibre intéressant. Son Freud n’impose pas, il résiste, parfois vacille, souvent se raccroche. Une pensée en train de se défendre autant que de s’élaborer. Face à lui, Moana Ferré donne à Anna une présence fine, déterminée, jamais écrasée par la figure paternelle. Elle questionne, relance, déplace. Le dialogue prend alors une dimension presque dialectique. Une fille qui cherche à comprendre, un père qui tente encore de maintenir son édifice.

Le spectacle progresse par strates, par retours, par glissements. Une forme d’enquête intérieure où la résolution importe moins que le chemin parcouru. Ce qui reste, c’est cette sensation d’avoir approché une zone sensible, là où la pensée se construit autant qu’elle se protège.

Un Freud moins sûr de lui, donc encore plus passionnant. Une théorie qui se trouble. Un spectacle qui préfère creuser plutôt que conclure. C’est passionnant, limpide et prégnant.

 

 

Spectacle du 12 avril 2026
Frédéric Perez, spectatif.com

 

De Aude de Tocqueville et Jean-Marie de Sinety. Mise en scène Hervé Dubourjal. Décor Emmanuelle Verani. Lumières Jean-Marie Prouvèze. Costumes Sandrine Weill. Vidéo Jean Allevato.

Avec Hervé Dubourjal et Moana Ferré.

 

 

https://www.reineblanche.com/calendrier/theatre/freud-dernier-combat

 

Tag(s) : #Frédéric Perez
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