Un spectacle où l’audace se fait originale. Christoph Marthaler nous emmène dans un de ces espaces absurdes dont le théâtre sait nous régaler. Un lieu froid, suspendu entre le ridicule et le tragique. Une salle de conférence pour un sommet, mais un sommet qui ne produit rien. Ou plutôt, un sommet de vide, d’attente, de flottement collectif. C’est dans ce flottement que le spectacle trouve une force et une drôlerie, sans profondeur.
« Chaque année, les grands de ce monde se réunissent pour une conférence au sommet. Précédant les délégations, six éclaireurs sont envoyés pour préparer le terrain. Ils parlent français, anglais, allemand ou italien. Entre apartés, réunions publiques, comités stratégiques et autres cellules de crise, leurs élucubrations donnent lieu à des situations burlesques et numéros irrésistibles. »
La scénographie de Duri Bischoff plante immédiatement le décor. Une salle d'attente ou un vestiaire, impersonnels, standardisés, angoissants par sa neutralité même. Un lieu où tout semble avoir été figé entre deux réunions, ou entre deux fins du monde. Les protagonistes, en costumes sobres imaginés par Sara Kittelmann, y errent comme des ombres officielles, s’accrochant à quelques gestes mécaniques, à quelques souvenirs d’autorité.
Le dispositif est simple. Christoph Marthaler, avec la complicité dramaturgique de Malte Ubenauf et Éric Vautrin, convoque un groupe de personnages venus du néant de la diplomatie mondiale pour ne rien décider. Ils parlent beaucoup, chantent parfois, attendent souvent. Le comique surgit dans ces décalages. Entre la solennité du contexte et la vacuité des paroles, entre les postures de pouvoir et la fragilité humaine qui déborde malgré tout.
La musique, centrale ici, traverse le spectacle comme sur un fil fragile. Les répétiteurs musicaux Bendix Dethleffsen et Dominique Tille accompagnent une partition éclatée, faite d’airs classiques, de chansons détournées, de bribes mélodiques. On chante souvent juste et on chante vrai.
Techniquement, le spectacle est d’une grande cohérence. La lumière de Laurent Junod et la sonorisation discrète et précise de Charlotte Constant participent à cette atmosphère d’attente suspendue, de douce désolation. Rien ne dépasse, tout semble s’effondrer avec lenteur. Une sorte d’anti-spectacle assumé, qui donne tout son poids aux silences, aux gestes absurdes, aux regards vides.
Le jeu des interprètes est remarquable. Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer et Graham F. Valentine forment un chœur dissonant d’individualités perdues dans le collectif. Nous admirons chez eux une précision du geste, un goût du détail insignifiant qui devient porteur de sens. Le groupe brille dans l’art du glissement entre sérieux absurde et ironie presque tendre. Tout fonctionne comme une mécanique déréglée, jamais figée, toujours en recherche d’un ordre qui n’existe plus.
Une farce au bord du vide. Le Sommet est comme un miroir de notre époque. Des discours et des gestes vides, des corps qui tentent encore de croire qu’ils sont utiles. C’est souvent drôle, parfois cruel.
Spectacle vu le 16 juillet 2025
Frédéric Perez
Conception et mise en scène Christoph Marthaler. Dramaturgie Malte Ubenauf. Scénographie Duri Bischoff. Costumes Sara Kittelmann. Maquillage et perruques Pia Norberg. Lumière Laurent Junod. Son Charlotte Constant. Collaboration à la dramaturgie Éric Vautrin. Assistanat à la mise en scène Giulia Rumasuglia. Répétiteurs musicaux Bendix Dethleffsen, Dominique Tille. Stagiaire à la mise en scène Louis Rebetez. Production Marion Caillaud, Tristan Pannatier. Accessoires et construction du décor Théâtre Vidy-Lausanne. Régie générale Véronique Kespi. Régie plateau Mathieu Pegoraro. Régie lumière Cassandre Colliard. Régie son Charlotte Constant. Habilleuse Cécile Delanoé.
Avec Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer, Graham F. Valentine.
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