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Le spectacle commence dans une gare. Elios s’approche du piano, un de ces pianos qu’on trouve de plus en plus souvent installés dans les gares, le regarde comme on regarde un souvenir. Il s'en approche et pianote en commençant la narration. Puis Aline entrera à son tour. Elle le reconnait. Il y a dans cette rencontre quelque chose de la retenue de retrouvailles involontaires, un mélange d’émotion et de gêne.
Le spectacle place d’entrée la musique comme moteur dramatique et affectif, et engage subtilement les personnages et le public dans l’aventure musicale et mémorielle.
« Aline et Élios se retrouvent et reprennent le piano avec la Fantaisie en fa mineur de Schubert, une partition étudiée 30 ans plus tôt au Conservatoire. Pour préparer une mystérieuse performance, ils évoquent leurs souvenirs, leurs émotions, les notes de Schubert, qui ne disant rien, disait déjà tout. »
Avec Quatre Mains, Alexandre Koutchevsky écrit un texte sensible, rempli de non-dits, d'ellipses et de demi-teintes. C’est une pièce sur le souvenir, l’amitié et l’amour. Aline Le Berre et Elios Noël incarnent ces anciens élèves du Conservatoire qui se retrouvent trente ans plus tard autour d’un piano et d’une œuvre qu’ils ont, autrefois, tant aimée. Il ne s’agit pas ici de nostalgie facile ou de reconstitution. Il s’agit de ce que le temps a fait ou n'a pas permis de faire.
La Fantaisie en fa mineur devient ici personnage à part entière. Elle n’illustre pas, elle construit les dialogues. Elle surgit, se retire et revient. Elle contient aussi tout ce que les personnages n’osent pas dire. Ce qu’ils ne peuvent plus formuler. Comme si elle parlait à leur place.
Aline Le Berre donne à son personnage une douceur un peu inquiète, une lucidité tendre. Elle écoute autant qu’elle parle. Elios Noël, lui, est plus fougueux et paradoxalement plus secret. Mais les deux partagent cette pudeur, cette façon de se frôler sans se heurter, de se dire sans s’avouer. Ils rejouent, pas seulement Schubert. Ils rejouent leur histoire, sans pouvoir le faire vraiment. Et c’est là que le théâtre prend toute sa place. Là qu’il opère.
La mise en scène de Jean Boillot laisse de l’espace au texte, mais surtout aux silences, à ces instants suspendus où les personnages ne savent plus très bien s’ils jouent ou s’ils vivent un moment. Le dispositif scénique est minimal. L’épure pour essentiel. Malgré quelques interactions avec des spectateurs et autres adresses au public, le fil narratif est entretenu avec adresse et maintenu avec une pudeur chargée d'affects et de tendresse, dans le huis clos doux et vibrant des souvenirs communs.
Quatre Mains n’est pas un spectacle tonitruant. C’est une confidence, un murmure. Il demande qu’on l’écoute avec attention, qu’on tende l’oreille aux silences entre les mots, aux respirations entre les notes. C’est un moment suspendu, un temps précieux dans lequel chacun peut retrouver en écho ses propres regrets et ses tendresses passées.
Un piano. Deux mains. Puis quatre. Et dans l’intervalle, des souvenirs et des silences partagés. Ce spectacle est une échappée puissante et tranquille, comme un écrin d’où sortiraient des petits morceaux de mémoire enfouie. Enfouie peut-être, mais jamais oubliée. Un moment privilégié de retrouvailles qui charrie son lot d'émotions et peu à peu nous enveloppe. Un très agréable spectacle.
Spectacle vu le 22 juillet 2025
Frédéric Perez
De Alexandre Koutchevsky. Musique de Franz Schubert. Mise en scène de Jean Boillot. Création lumière de Ivan Mathis.
Avec Aline Le Berre et Elios Noël.
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