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Il est des fois où le théâtre griffe. Où il s’immisce sous la peau, dérange, déloge, bouleverse. Cette mise en scène d’Olivier Sanquer de la pièce mythique ’’Orphelins’’ de Dennis Kelly fait partie de ceux-là. Un théâtre qui ne cherche ni l’adhésion ni l’apaisement, mais le vacillement. Un théâtre de l’épreuve.

On entre dans cette pièce comme dans un appartement silencieux un soir d’orage. Dans ce huis clos familial, un fait divers vient déranger le confort d’une soirée banale. Hélène et Daniel, couple en apparence tranquille, s’apprêtent à dîner quand Léo, le frère d'Hélène, déboule tout à coup, trempé de sang. L’événement est brut, presque insipide dans sa violence. Mais ce n’est qu’un prélude. Il dit avoir porté secours à quelqu'un. Il bafouille. Il hésite. Il ment. Peu à peu, la vérité se dérobe. Et l’horreur affleure.

Le texte de Dennis Kelly, dramaturge porté par la vague déferlante du théâtre anglais "In-yer-face" ("dans ta gueule"), que nous connaissons et retrouvons toujours volontiers, frappe avec un scalpel. Il cisaille, incise et met à nu. L’écriture acérée aux répliques anguleuses s'impose dans un rythme syncopé. C’est une langue du débordement, du non-dit, de la colère rentrée.

La pièce interroge les liens du sang, les frontières du bien, la tentation de fermer les yeux ou de ne pas oser voir le pathologique d'un comportement. Si l’on protège l’autre, n’est-ce pas par peur de ce qu’on deviendrait sans lui ? Et si, face à l’horreur, le silence devenait une forme de trahison de soi-même ?

Sanquer ne cherche pas à répondre. Il tend un miroir, même si le reflet qu’il renvoie n’est pas flatteur. Ce reflet dit la société fracturée, les violences ordinaires, la peur de l’altérité, de l'étrangeté de ce qui est inconnu et donc de l'étranger. Il dit aussi ce que chacun est prêt à sacrifier pour préserver sa bulle.

Olivier Sanquer se saisit de toutes les fêlures, refusant toute lecture univoque de la pièce. Pas de bons, pas de méchants. Des êtres humains confrontés à l’inacceptable, chacun dans sa complexité, ses ambiguïtés, ses renoncements. Certains dans leur folie. Le metteur en scène ne moralise jamais, il expose. Et il fait confiance au spectateur.

La force de cette proposition tient dans sa tension permanente, dans cette manière de faire du silence un quatrième personnage. Rien n’est futile, tout est contenu, prêt à exploser et explose. Les déplacements deviennent signifiants. Un regard, un moment suspendu, une main posée valent autant qu’un propos. Quelques scènes muettes d'exposition de cette violence retenue qui déborde interviennent dans la narration, en flash-back ou au fil réel du récit.

La scénographie, minimaliste, cantonne les personnages dans un espace neutre et froid, presque clinique. Pas de refuge possible. Le décor devient un piège. Les lumières, tranchantes sculptent les visages, exacerbent les tensions. La bande-son, percutante, éclate par à-coups et glisse tout le long en arrière-fond comme une menace sourde.

Le parti pris de Sanquer dans l'ordonnancement textuel et visuel comme dans la direction de jeux, est d'une précision diabolique et relève du travail d’orfèvre. Nous sommes scotchés sur nos sièges, collés au mur et en prenons "in our face".

Les trois comédiens sur qui, bien sûr, un texte aussi singulier repose, sont brillants. Justes et authentiques, ils font la démonstration d'un engagement sincère et féroce.

Hélène, jouée aujourd'hui par l'impressionnante Laure Extramiana, d’abord pilier de la famille, vacille sous le poids de la loyauté. Sa lente bascule vers le déni est bouleversante. Daniel, joué aujourd'hui par le poignant Antoine Dubois, l’homme raisonnable, devient à son tour complice par amour, ou par lâcheté. Quant à Léo joué aujourd'hui par l'hallucinant Stan Gal, figure tragique et dérangeante, il est ce monstre que l’on aimerait pouvoir aimer, dont la violence vient surtout révéler nos propres aveuglements. Une interprétation véritablement percutante et remarquable.

On sort de la salle secoués. Pas écrasés, mais dérangés. Et c’est là, peut-être, que réside la grandeur de ce théâtre radical. Il ne clôt rien, il ouvre. Une mise en vie puissante et prégnante d'un texte terrible et efficace.  Incontournable spectacle !

(Notons que ce spectacle est aussi joué en anglais, voir les jours sur le site du théâtre.)

Spectacle vu le 7 juillet 2025

Frédéric Perez

 

De Dennis Kelly. Mise en scène de Olivier Sanquer.

Avec en alternance Antoine Dubois, Laure Extramiana, Amandine Favier, Stan Gal et Cédric Luisier.

 

Photo © Walter Gilgen

Photo © Walter Gilgen

Photo © Pascal Sigrist

Photo © Pascal Sigrist

Photo © Pascal Sigrist

Photo © Pascal Sigrist

Photo © Pascal Sigrist

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