Exploits mortels donne une impression de jubilation maîtrisée. Une comédie vive, construite avec une intelligence discrète, où l’humour surgit de la précision du texte autant que de la rigueur du jeu. Une mécanique démonstrative bien pensée qui avance avec entrain et invite le public à suivre le mouvement.
Le texte de Rasmus Lindberg repose sur une dramaturgie d’accumulation. Des situations simples, presque ordinaires, se succèdent et s’enchevêtrent jusqu’à produire un effet de débordement. Une réunion familiale, un repas, une conversation banale deviennent le point de départ d’une série de glissements où les tensions affleurent puis explosent, jusqu’à basculer dans le drame frontal. L’auteur travaille l’art du décalage. Les dialogues, souvent courts, privilégient l’efficacité et la relance. Une réplique entraîne la suivante, un malentendu en appelle un autre, et le rire naît de cette logique implacable.
La structure du texte favorise un théâtre d’effets comiques prédominants. Effets de situation, effets de langage, effets visuels suggérés par l’écriture elle-même. Le récit avance sans lourdeur explicative. Les personnages existent par leurs actions et leurs paroles, laissant au public le soin de relier les fils. Cette écriture directe, faussement légère, dessine en creux une réflexion sur la famille, les rôles assignés et la difficulté de s’en extraire. Notamment ici, dans le contexte délicat de l’adolescence, aux limites singulières et souvent fragiles, parfois au bord du passage à l’acte et de son potentiel précipice.
Dans ce spectacle, tout repose sur l’interprétation de Léna Bokobza-Brunet et Christine Guênon. Elles incarnent l’ensemble des personnages et se partagent les rôles avec une clarté remarquable. Une posture, une intonation, un rythme suffisent à faire exister une nouvelle figure. Cette précision permet au spectacle de conserver une lisibilité constante malgré la rapidité des enchaînements. Le public identifie immédiatement qui parle, et peut se laisser porter par le jeu sans effort.
Mademoiselle Bokobza-Brunet et mademoiselle Guênon font preuve d’une grande justesse. Leur complicité alimente le comique et soutient la dynamique du spectacle. Le plaisir de jouer circule, perceptible, sans jamais tourner à la performance gratuite. J’ai apprécié cette manière de servir le texte sans le surligner, de faire confiance à son intelligence plutôt qu’à ses effets néanmoins claquants.
La mise en scène de François Rancillac privilégie un rythme alerte et une précision d’orfèvre. Les changements de situation sont nets, les transitions parfaitement réglées. Chaque effet repose sur une mise en place rigoureuse, presque millimétrée, qui donne au spectacle une fluidité constante. Le regard de Rancillac accompagne l’écriture sans la contraindre, laissant le jeu occuper le centre.
Le dispositif scénique de Raymond Sarti, graphique et épuré, soutient pleinement cette approche. Quelques lignes, quelques accessoires suffisent à évoquer des espaces multiples. Les astuces visuelles prolongent l’humour du texte et participent à la narration. Rien n’est décoratif, tout agit.
Ce superbe spectacle s’adresse à un public large, à partir de l’adolescence, et trouve un équilibre heureux entre légèreté et finesse. Le rire domine, porté par une écriture solide, un travail d’interprétation d’une grande précision et une mise vie remarquable. Un fichu beau travail.
Spectacle du 17 janvier 2026
Frédéric Perez
De Rasmus Lindberg. Traduction Marianne Ségol-Samoy. Mise en scène François Rancillac. Scénographie Raymond Sarti. Musique Bernard Cavanna. Assistante mise en scène Marion Träer. Construction décor Élèves du lycée professionnel Jules Verne de Sartrouville.
Avec Léna Bokobza Brunet, Christine Guênon et Florian d’Arbaud à la musique et aux effets sonores.
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