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Un classique qui déraille et soudain la soirée prend une tournure nettement plus sombre. Avec Scènes d’intérieur, Mélanie Leray part d'un texte d’Ibsen et pousse le récit dans un voyage plus brutal, cru et cruel, où l’espoir d’émancipation laisse place à une traversée beaucoup plus âpre.
Au départ, une actrice qui répète le rôle de Nora d’Henrik Ibsen. À l’arrivée, un vertige intime où des histoires familiales s’entrechoquent. Avec Scènes d’intérieur, Mélanie Leray transforme un héritage théâtral en plongée convulsive dans les fractures d’aujourd’hui.
Nora dans Une maison de poupée est cette figure d’émancipation qui claque la porte pour conquérir sa liberté. Ici, ce geste célèbre agit comme une mémoire lointaine. Dans le texte écrit avec Édouard Delelis, l’élan d’espoir imaginé par Ibsen se teinte de larmes et de sang, d’une énonciation lucide et rude. La pièce observe la manière dont les violences familiales traversent les générations et se glissent dans des existences apparemment bien rangées.
Trois récits se nouent. Une comédienne, Chloé, s’apprête à jouer Nora. Son passé d’adolescente s’expose par fragments, marqué par un milieu fragile et une mère confrontée à la violence conjugale. Un troisième fil surgit à travers une équipe qui réalise un film autour de ces mêmes violences. Le dispositif dramaturgique assemble ces histoires sans hiérarchie apparente. Peu à peu, les pièces du puzzle s’ajustent et composent un portrait troublant.
La dramaturgie entremêle ces trois récits avec une construction habile. Les scènes dialoguent entre plateau, images filmées et adresse directe au public. Théâtre et cinéma se mêlent sans hiérarchie. La scénographie permet des glissements rapides entre les niveaux de réalité. Progressivement, le spectacle prend une coloration plus radicale. Le texte s’autorise une crudité inattendue.
Certaines séquences plongent dans le trash, avec une violence frontale. La fin dépasse largement l’horizon d’Ibsen. Ce déplacement peut surprendre. Il possède sa cohérence. Mélanie Leray semble regarder la promesse d’émancipation d’hier avec la lucidité d’aujourd’hui.
L’ensemble produit une impression de mouvement lent et continu, presque comme si les souvenirs circulaient librement entre les personnages.
L’interprétation frappe par son engagement et sa justesse. Au plateau, Marie Denarnaud incarne Chloé avec une énergie vibrante, mêlant tension intérieure et fragilité. Face à elle, Arthur Igual dessine un mari d’apparence impeccable, dont les fissures apparaissent progressivement. Sur scène également, Aude Ponthieux et Maud Gérard apportent elles aussi une intensité très sensible. Les interprètes du film que l’on découvre à l’écran participent à cette impression de narration plurielle mais soudée à la mise impeccable. Les séquences filmées trouvent ainsi une continuité de jeu avec ce qui se déroule sur scène. La direction d’acteurs, extrêmement précise, maintient les émotions au bord du dérapage sans jamais perdre la ligne.
Le résultat possède une force singulière, dense et troublante. La pièce avance entre souvenirs, fiction et présent comme un puzzle affectif dont les contours se dessinent peu à peu. Les spectateurs suivent ce chemin avec une attention presque physique. Mélanie Leray signe ainsi un théâtre qui regarde les blessures en face et transforme un classique de l’émancipation en enquête brûlante sur ce qui empêche encore.
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Spectacle du 10 mars 2026
Frédéric Perez, spectatif.com
Texte Mélanie Leray et Édouard Delelis. Texte librement inspiré d’Une maison de poupée de Henrik Ibsen. Mise en scène et réalisation Mélanie Leray. Scénographie Mélanie Leray en collaboration avec Jean-Christophe Bellier et Lorraine Kerlo Auregan. Collaboration artistique Julie Henry
Création musicale QUINQUIS. Création et régie lumière Jean-Christophe Bellier. Conception et régie vidéo Cyrille Leclercq. Caméra Félicien Cottanceau et Julie Henry. Conception son Mikaël Kandelman. Costumes Laure Maheo. Construction marionnette Gilles Debenat et Cristof Hanon en collaboration avec Jimmy Springard.
Avec Marie Denarnaud, Arthur Igual, Aude Ponthieux, Maud Gérard. Et dans le film, Pauline Parigot, Emmanuelle Bercot, Prune Bozo, Alban Dussin, Marius Cahen, Adèle Cahen, Alice Goyat, Laurent Meininger, Sabrina Delarue, Léon Moreau, Mona Gessiaume Henry, Eliott Benkemoun Leray.
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