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La mémoire familiale a parfois des allures de bombe à retardement. Avec Enquête de famille, le théâtre La Reine Blanche en propose une déflagration aussi intime que politique.
Un journaliste venu sonder le passé vichyste d’un grand violoniste disparu. Une petite-fille qui fabrique des figures de soie comme pour retenir des ombres. Et autour d’eux, une lignée entière qui apparaît par fragments. L’adaptation d’Élisabeth Bouchaud du roman de Jacques Attali resserre la matière originelle pour en faire un champ de tensions très concret. Plusieurs lignes de force s’y croisent. La transmission familiale et ses angles morts. La fabrication du récit historique. La responsabilité face à ce qui a été tu. Et cette question plus vaste, de savoir comment vivre avec ce qui précède sans s’y dissoudre.
Je me suis laissé happer par cette mécanique de dévoilement. Le dialogue entre Sophie et Pierre-Abdul devient une arène mentale où les certitudes se fissurent. Les lettres, les souvenirs, les figures du passé ne cherchent pas à illustrer, elles dérangent, déplacent, insistent. Lui enquête, dissèque, s’acharne à comprendre. Elle défend la mémoire familiale, tente de la sublimer puis la transforme.
Le texte ne cherche jamais la démonstration. Il préfère installer un trouble durable, et cela lui réussit. Le dispositif dramatique organise une confrontation entre mémoire intime et histoire collective, où la filiation devient un terrain d’enquête autant qu’un espace de conflit. L’écriture a l’intelligence de ne rien simplifier. Elle laisse coexister les contradictions, elle accepte l’inconfort moral, elle installe une zone de tension où l’héritage artistique se heurte à la responsabilité historique.
La mise en scène d’Élisabeth Bouchaud et Benoit Di Marco trouve une forme particulièrement juste pour accueillir cette matière. Mise en scène et scénographie inventives se répondent avec une grande fluidité et entraînent le regard entre réalisme onirique et fiction naturaliste, sans jamais les dissoudre. L’atelier de Sophie devient un espace traversé par des présences qui relèvent autant du souvenir que de l’imaginaire. Les figures du passé surgissent comme des apparitions mentales, parfois incarnées, parfois projetées, donnant corps aux strates de la mémoire.
Le truchement de la vidéo, conçu par Thomas Bouvet, s’inscrit avec une précision remarquable dans cette architecture. Subtile et efficace, elle prolonge le texte et sa mise en vie, elle relie les temporalités sans les figer. La scénographie de Luca Antonucci donne vie à ces différents niveaux de temporalité, tandis que les lumières de Philippe Sazerat accompagnent une progression sensible, de zones saturées d’ombre vers une clarté plus frontale. Le travail sonore de Mme Miniature et Tom Beauseigneur participe pleinement à cette dramaturgie en modulant la tension intérieure des personnages.
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Sur scène, les interprètes s’emparent de cette matière avec un engagement palpable. Adrien Madinier campe un journaliste à l'énergie inquiète, avec une présence tour à tour agitée, presque fébrile, puis stable. Isis Ravel construit avec finesse une Sophie habitée par une nécessité de préserver la figure tutélaire du père et sait être chamboulée par le charivari des révélations qui transforme peu à peu cette figure.
Matila Malliarakis et Nicolas Vial dessinent les personnages familiaux avec une précision qui évite l’esquisse. Leurs présences en vidéo et celles d’Élisabeth Bouchaud, Hervé Dubourjal, Benoit Di Marco et Clémentine Lebocey prolongent le jeu avec une continuité troublante. Les émotions éclaboussent la colère, atteignent des zones plus intimes, frôlent les larmes puis déposent quelque chose de plus apaisé. Cette circulation émotionnelle accompagne une réflexion exigeante sans jamais l’alourdir.
Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont le spectacle interroge la possibilité même de faire récit d’un passé qui résiste. Il ne s’agit plus seulement de transmettre, mais de trier, de nommer, de regarder en face. Cette opération, profondément théâtrale, trouve ici une forme lisible et incarnée. Un spectacle qui met en jeu la mémoire comme matière vivante, et où l’enquête devient un geste de lucidité.
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Spectacle du 18 avril 2026
Frédéric Perez, spectatif.com
D’Élisabeth Bouchaud, adaptation du roman ‘Le livre de raison’ de Jacques Attali. Mise en scène Élisabeth Bouchaud et Benoit Di Marco. Scénographie Luca Antonucci. Costumes Thelma Di Marco Bourgeon et Élise Massih Mevel. Lumières Philippe Sazerat. Vidéo Thomas Bouvet. Son Mme Miniature et Tom Beauseigneur. Photos © DR.
Avec Adrien Madinier, Matila Malliarakis, Isis Ravel, Nicolas Vial. Avec en vidéo Élisabeth Bouchaud, Hervé Dubourjal, Benoit Di Marco, Clémentine Lebocey.
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