Spectacles vivants et œuvres artistiques. Des critiques et des coups de cœur. Ici, nous ne parlons que de ce que nous avons aimé, des avis pour donner envie.
Contact : Frédéric Perez, membre du syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse.
Un jeu de miroirs à deux voix où l’identité se dédouble avec malice. Un spectacle qui nous régale et nous amuse franchement, et laisse une lucidité joyeuse s’installer. Voici deux textes de forme courte et efficace, qui trouvent vite leur rythme et leurs terrains de jeu.
Au cœur de ce diptyque, Eudes Labrusse s'attaque aux rouages de la conformité et à la fragilité de nos rôles sociaux. Le premier texte pousse la logique du contrôle jusqu'à son point de rupture, tandis que le second décortique avec acuité l'absurdité des conventions quotidiennes. En interrogeant ce qui fait tenir nos certitudes, le langage, le travail, la politesse ou le rapport à l'autorité, l'auteur ose poser des questions aussi naïves qu'existentielles.
Jusqu'où sommes-nous prêts à feindre pour maintenir l'illusion du réel ? Que reste-t-il de nous quand le scénario social déraille ? Derrière la comédie, ces pièces mettent à nu notre besoin frénétique de tout cadrer, pour mieux nous faire rire de nos propres pièges.
La force de l'écriture se situe dans cette capacité à rendre visible le moment précis où les situations cessent de se dérouler sur leur lancée. Rien n’est souligné, mais tout se déplace légèrement, jusqu’à rendre la norme elle-même presque suspecte.
Ce qui importe ici tient moins à ce qui est raconté qu’à la manière dont un cadre apparemment stable se met à vaciller par petites touches. Ce travail sur la limite donne au spectacle sa tension la plus juste et nous offre deux épopées absurdes succulentes. C'est troublant et captivant.
La mise en scène de Catherine Bayle choisit une économie de moyens qui évite toute insistance. Les changements passent par des variations discrètes qui maintiennent une attention active sans chercher à l’orienter. Cette retenue permet au dispositif de rester lisible tout le long et nous laisse une marge d’interprétation assez large.
Les comédiens Olivier Chardin et Olivier Vermont forment un duo détonant. Leurs prestations reposent sur une circulation très fine entre relance et retrait. L’un et l'autre passent d'une nuance à une autre avec habileté, des inflexions presque imperceptibles à une énergie plus frontale. C’est là que la matière du spectacle prend corps, dans ces jeux subtils, précis et justes.
Le rire arrive vite, auquel s'ajoute peu à peu une retenue plus discrète, presque une hésitation. Ce qui reste, c’est ce mélange instable entre légèreté et trouble, qui ne se fixe jamais vraiment.
Deux histoires bien réglées qui se dérèglent juste assez pour déplacer le regard. Un spectacle drôle et prégnant, grâce à la finesse de son texte et à une incarnation portée avec brio. J'ai adoré.
Spectacle du 20 juillet 2026
Frédéric Perez, spectatif.com